CRITIQUE – Acclamé au Festival de Cannes, 120 Battements par minute est une tornade émotionnelle déchirante, crue mais profondément humaine.

Et soudain on comprend. L’engouement cannois. Le Grand Prix du Jury. Pedro Almodovar incapable de retenir ses larmes. 120 Battements par Minute est chargé d’émotions. Pas de celles qui sont posées artificiellement sur l’histoire pour forcer l’empathie des spectateurs. Plutôt des émotions individuelles qui deviennent collectives par leur implication psychologique et humaine. Celles qui font battre le cœur plus vite et incitent à réfléchir.

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Pourtant, pendant un peu plus d’une heure, on doute : est-ce vraiment ce film qui a tant ému la Croisette ? A la frontière entre fiction et documentaire, le réalisateur Robin Campillo déroule les actions d’Act-up Paris pour interpeller les pouvoirs publics et l’opinion sur le sida. Présentation des membres du collectif, réunions, manifestations, actions coup de poing dans les écoles et les labos pharmaceutiques : c’est un concentré d’Act-up. Franchement intéressant mais très linéaire, et surtout inachevé puisque 120 BPM se détache finalement du champ socio-politique.

Intimité des corps

Le changement s’opère quand la caméra délaisse le groupe pour les individus. Le focus se fait sur Nathan, jeune homme gay récemment entré chez Act-up et Sean, grande gueule du mouvement (deux très bons acteurs, mention très spéciale à Nahuel Pérez Biscayart). Leur rencontre fait des étincelles et ouvre la porte de la « petite histoire » dans la grande. A travers cette romance passionnée, 120 BPM bascule dans le domaine de l’intime, des secrets inavouables dans l’amphi d’Act-up.

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Robin Campillo fait le choix de montrer les corps sans atours. Quand ils se rapprochent et s’entrelacent en discothèque (même si les effets de style clipesques, plutôt froids, étaient dispensables). Quand ils s’emmêlent et se repoussent dans la pénombre de la chambre. Mais aussi quand ils se délitent et qu’ils tombent en ruine à cause de la maladie. C’est cru, parfois beau, parfois dérangeant mais une chose est sûre : c’est un choix qui ne laisse pas indifférent.

Radicalité désespérée

A travers la lutte de ces jeunes énergiques et provocants, contre la maladie et l’indifférence, il serait tentant de voir en 120 BPM une ode à la vie. C’est vrai par moments, mais c’est avant tout un film ancré dans la réalité du sida dans les années 90, donc profondément sombre. L’espoir ne perce vraiment qu’à travers les scènes d’amour charnel, ce qui les rend d’autant plus belles.

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En fin de compte, c’est bien la mort qui est au centre de la tornade émotionnelle. Derrière les membres charismatiques d’Act-up se cachent des désespérés dos au mur, avec pour seul choix la radicalité de l’action. La maladie invisible rôde dans toutes les discussions, la peur de la déliquescence embrume les yeux et trouble les voix. Au fond de lui, chacun sait qu’il peut être le suivant.

La mort en face

Si les émotions affleurent en permanence, c’est aussi parce que Robin Campillo raconte son histoire avec de longues séquences, de 5 à 15 minutes, voire plus. Dans l’amphithéâtre où ont lieu les réunions hebdomadaires, c’est l’occasion d’observer les différents courants qui traversent Act-up, les oppositions et les affinités. Au lit, les longues évocations d’aventures et de traumatismes passés nous rapprochent des personnages.

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Le style de Campillo culmine dans un final terrible, interminable et d’une rare puissance émotionnelle. Une veillée funèbre étouffante et en même temps tellement belle par la dignité qu’elle dégage. Le fait de montrer à de multiples reprises le corps sans vie du mort, loin de mettre mal à l’aise, insuffle à la scène une humanité inattendue. 120 BPM prend tout son sens, historique et artistique, dans cette scène bouleversante. Un mort pour rendre hommage à des millions.