CRITIQUE – Comédie satirique dans la veine des frères Coen ou chronique sociale de l’Amérique abandonnée des années Trump ? « 3 Billboards : Les Panneaux de la Vengeance » est un peu des deux.  C’est aussi le premier grand film de l’année.

C’est fou comme les modes changent vite au cinéma. Il y a un an, le favori des Oscars était une comédie musicale, réflexion virevoltante sur les paillettes d’Hollywood mettant en scène une romance éthérée entre une actrice et un pianiste. Pouvait-on faire plus éloigné de La La Land que 3 Billboards : Les Panneaux de la Vengeance, croisade désespérée d’une mère endeuillée contre la police d’une petite ville du Sud des États-Unis. Le film de Martin McDonagh semble aujourd’hui bien placé pour décrocher un joli lots de statuettes dorées. On ne l’attendait pas forcément là mais ce n’est que justice.

L’action prend place à Ebbing, petite ville (fictive) du Missouri, dans le Midwest américain, située au bout d’une route seulement empruntée par « les paumés et les demeurés ». Sept mois après le meurtre violent de sa fille, Mildred Hayes, une femme au caractère bien trempé, ne supporte plus l’inactivité de la police. Elle décide donc de médiatiser l’affaire en achetant trois panneaux publicitaires à l’entrée de la ville pour interpeller le respecté chef Willoughby. Une initiative qui va secouer la petite ville et ce n’est que le début car Mildred est déchaînée…

Chronique d’une Amérique

Voilà pour l’histoire de 3 Billboards. Du moins celle qui nous est vendue, sorte d’épopée caustique opposant une mère brute de décoffrage à des policiers débiles et incompétents, dans la veine des comédies noires des frères Coen (la présence au casting de Frances McDormand, femme de Joel, n’y est pas pour rien dans cette comparaison). Oui mais voilà, c’est un peu plus compliqué que ce qu’on veut nous faire croire.

Dans la petite ville d’Ebbing, l’affrontement entre la mère en colère et les forces de l’ordre sidérées a bien des airs de western, impression renforcée par la partition très inspirée de Carter Burwell, dominée par une vibrante guitare sèche. Jusqu’à ce que Martin McDonagh entame un virage progressif, délaissant le côté binaire de son duel absurde pour se concentrer sur les protagonistes, leurs motivations. Et soudain, derrière ses atours de comédie noire, 3 Billboards se révèle être une chronique sociale saisissante de ce Sud américain où les gens sont livrés à eux-mêmes.

Trompeuses apparences

Ainsi, Mildred n’est pas franchement la mère courage exemplaire. Prête à ficher l’ADN de tous les citoyens pour retrouver le meurtrier de sa fille, elle fait preuve d’une violence – physique, verbale et morale – déstabilisante, au seul nom d’une justice aveugle et sourde. Engoncée dans une combinaison bleue d’usine et bandana sur le front, Frances McDormand donne littéralement corps à ce petit bout de femme qui danse avec le vide, prête à sauter à dedans à pied joint pour une lueur d’espoir. Oscar de la meilleure actrice ? Évidemment.

D’Oscar (du second rôle cette fois), il est aussi question pour Sam Rockwell. On attendait Woody Harrelson (toujours juste) mais c’est finalement cet éternel second couteau d’Hollywood (La Ligne Verte, Moon, Iron Man 2…) qui prend toute la lumière avec son rôle de flic plouc, simplet, raciste et en même temps tellement plus que ça. Dixon est l’incarnation la plus juste de l’Amérique de Trump vue au cinéma depuis que le milliardaire est président.

C’est l’archétype du sudiste Blanc qui vit dans un trou perdu et rêve d’une prétendue splendeur passée qu’on lui aurait arraché. Son comportement violent et raciste n’est pas excusable mais on ne peut pas le blâmer lui pour autant. C’est difficile d’évoluer vers le haut quand on n’a pas accès à l’éducation, aux soins. Dans ces États, la ségrégation est ancrée dans les têtes (c’était encore une réalité il y a 60 ans, même pas une vie), au moins autant que le désespoir colle à la peau. Alors faute de mieux, on reproduit ce que font les parents, les grands-parents, etc. L’abandon, mère de toutes les colères.

Une âme authentique

Le renversement qui s’opère dans la tête de Dixon est la clé de voûte de 3 Billboards, ce petit rien scénaristique qui transforme la plaisante fable cynique en tableau sans fard d’une partie de l’Amérique un peu trop vite jugée et condamnée. Ce coin reculé à des milliers des kilomètres de Washington et pour qui la loi fédérale n’est qu’une idée vague. A l’aide de sa caméra et de sa plume (il a aussi écrit le scénario), Martin McDonagh rend compte avec authenticité de cette réalité nuancée. Plutôt amusant sachant qu’il est Irlandais.

Cette simple justesse sociologique, adosée aux grands acteurs, aurait donné un bon film. En ajoutant un glaçage de comédie mordante, 3 Billboards se dote d’une âme, ingrédient essentiel d’un grand film« L’humour est la politesse du désespoir », disait Pierre Desproges, adage qui se vérifie dans l’avalanche de bons mots sarcastiques que s’envoient les protagonistes. Des vannes acides qui masquent à peine la douleur d’une femme en deuil, d’un père malade et d’un fils à maman solitaire. La vie à nu.

3 Billboards : Les Panneaux de la Vengeance, de Martin McDonagh (1h56). Avec Frances McDormand, Sam Rockwell, Woody Harrelson, Peter Dinklage, John Hawkes, Lucas Hedges…