CRITIQUE – Chef d’un chantier artistique complètement fou, Albert Dupontel livre une vision à la fois personnelle et très fidèle d’Au Revoir Là-Haut. Une œuvre grandiose qui dynamite le cinéma français.

Comment adapter Au Revoir Là-Haut, prix Goncourt 2013 et considéré comme l’un des plus grands romans français du siècle, sans trahir l’œuvre ainsi que les lecteurs ? Comment rendre compte de la poésie de ce livre aussi déchirant que sarcastique ? Comment tasser l’âme de 576 pages en moins de deux heures ? Après l’avoir vu, la réponse à ces questions est évidente : confier le projet à Albert Dupontel.

Le marginal du cinéma français, qui officie ici en tant que réalisateur, acteur et scénariste, confère à l’histoire écrite par Pierre Lemaitre son énergie débordante, son imagination débridée et son sens ambigu de la morale. Seul maître à bord de cette adaptation XXL (20 millions de budget quand même), Dupontel s’empare avec une habileté déconcertante du matériau littéraire pour le transcrire à l’écran avec la fluidité et l’ingéniosité requises par ce livre exigeant.

Histoire rocambolesque

Pour ceux qui n’ont pas lu le roman, Au Revoir Là-Haut narre la rencontre, dans les tranchées de la Première Guerre mondiale d’Albert et Édouard, deux soldats. Le second, fils d’une grande famille parisienne, se retrouve défiguré et refuse de rentrer chez lui. Avec son camarade d’infortune, il vit alors en marge de la société et monte une arnaque aux monuments aux morts. Mais le père d’Édouard ainsi que son ancien lieutenant rôdent autour du duo.

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Autour de l’escroquerie, toile de fond d’Au Revoir Là-Haut, Pierre Lemaitre aborde de multiples questions : filiation, déterminisme social, émancipation, reconnaissance des « poilus », rapports de classes… Le tout baignant dans l’ambiance si particulière des années folles à Paris. Personnages forts + intrigue à tiroirs + ambiance générale = triptyque d’un bon roman mais calvaire pour une adaptation, forcée de faire des choix.

Bal masqué et bal des hypocrites

Dupontel ne s’en cache pas, ce sont les personnages qui l’ont intéressé dans Au Revoir Là-Haut. C’est donc autour d’Édouard, Albert, Louise, Marcel, Henri et les autres qu’il a construit son adaptation, apportant un soin particulier au caractère des uns et des autres. Sous les traits d’Albert, « poilu » prolo et sans emploi fixe, Dupontel livre une prestation toute en retenue. Mais c’est Nahuel Pérez Biscayart (la révélation de 120 Battements par Minute) qui éblouit, caché derrière ses masques, s’exprimant uniquement avec des grognements étouffés et dont l’intégralité du jeu passe par les yeux.

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Qu’il s’agisse d’une tête de lion faite de billets, d’un visage de savant fou ou bien d’évocations plus abstraites, chacune des créations d’Édouard retranscrit une humeur, un état d’esprit du personnage : ironie, tristesse, excitation… Une grande partie de la poésie qui se dégage du film vient de ces masques, créés par Cécile Kretschmar, artiste qui travaille au théâtre et que Dupontel n’a pas manqué de créditer en troisième au générique.

Les deux héros évoluent au milieu d’une galerie de personnages loufoques, inquiétants, attendrissants. Presque tous portent d’ailleurs un masque (invisible cette fois), dans cette société des faux-semblants. Niels Arestrup est fantastique en père autoritaire et parrain local. La complicité de la petite Héloïse Balster avec Nahuel Pérez Biscayart saute aux yeux. Même Laurent Lafitte n’est pas insupportable dans ce film, c’est dire le niveau de la direction d’acteurs.

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Caméra virevoltante

Toutefois, la magie d’Au Revoir Là-Haut ne serait pas complète sans la maestria avec laquelle Dupontel a filmé ces personnages. Avec sa caméra virtuose et virevoltante, il s’autorise toutes les libertés. Ça commence dès le plan d’ouverture avec un travelling aérien malicieux au-dessus du champ de bataille et ça continue pendant deux heures. Plongées, contre-plongées, travellings latéraux, avant et arrière, plan aériens et sous-terrains : le sixième long-métrage de Dupontel est un rollercoaster visuel.

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Conscient qu’un tel déluge peut donner la nausée, il n’oublie pas de poser sa caméra régulièrement pour laisser le temps aux dialogues de livrer leur saveur, offrant un répit au spectateur avant le prochain looping. Ce rythme saccadé, devenu la marque de Dupontel cinéaste, dynamite complètement le récit de Pierre Lemaitre. Une claque qui ébouriffe tout le cinéma français des dernières années.

Vision fidèle mais personnelle

Que les amateurs de littérature ne prennent pas peur. Certes, Au Revoir Là-Haut porte clairement la marque d’Albert Dupontel qui s’est emparé du matériau de base et l’a modelé à son image, en faisant une sorte de conte cartoonesque sarcastique. Mais les grands thèmes qui traversent le roman sont bien visibles à l’écran. Le film offre ainsi une réflexion profonde sur les liens père-fils, au fond le véritable enjeu de l’histoire.

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Certains trouveront qu’Au Revoir Là-Haut aurait pu traiter plus frontalement la question des conséquences humaines et morales de la guerre. Mais les discours lénifiants auraient fait tâche et les non-dits se suffisent à eux-même. Au final, seul le personnage d’Albert (que Dupontel a incarné par défaut) semble effectivement très « dupontellien » : dans un monde de cyniques, c’est le benêt qui s’en sort.

La gloire d’Albert

Tout juste peut-on reprocher deux ou trois bricoles à Au Revoir Là-Haut. L’arnaque aux monuments aux morts est placée au second plan et progresse de façon erratique. Un petit peu plus d’intrigue n’aurait pas fait de mal. Par ailleurs, le rythme est parfois mal géré, à l’instar de la scène du dîner, certes exquise mais mal placée dans le montage. C’est tout.

Des broutilles pour un film pétri par tant de génie. Un film qui, à l’instar de la mélodie du Lac des Cygnes qui rythme sa bande-annonce, mêle avec élégance et subtilité l’enthousiasme des jours insouciants et la noirceur des nuits redoutées. Un chef d’œuvre ? Peut-être bien. En tout cas, on n’avait pas vu un film français de ce calibre depuis belle lurette.

Au Revoir Là-Haut, d’Albert Dupontel (1h57). Avec Albert Dupontel, Nahuel Pérez Biscayart, Laurent Lafitte, Émilie Dequenne, Mélanie Thierry, Niels Arestrup, Héloïse Balster…