Que vaut la saison 4 de la série britannique Black Mirror ? Grimpez dans votre vaisseau spatial, fuyez les robots, allumez vos téléphones et implantez votre puce : on plonge dans l’écran noir, épisode par épisode.

En sept ans et à peine 19 épisodes, Black Mirror, série anthologique centrée sur la technologie et son impact sur les hommes, s’est taillée une sacrée réputation. En projetant sur le petit écran ses doutes et ses peurs liés aux smartphones, à la réalité virtuelles et autres puces électroniques, Charlie Brooker à fait mouche. D’abord très noire et cynique, Black Mirror s’est progressivement adoucie. Un virage confirmé dans la quatrième saison (disponible sur Netflix), une nouvelle salve de six épisodes étonnamment positive, voire même optimiste à plusieurs reprises. (ATTENTION SPOILERS !)

01 : USS Callister

Le pitch : Robert Daly (Jesse Plemons), geek introverti, a co-créé la société Callister Inc. et développe le jeu vidéo en immersion Infinity. Le soir, il s’évade de son quotidien morose en lançant sa propre version du jeu, située dans l’univers de Star Fleet, sa série préférée. Un jour, Nanette Cole (Cristin Milioti) rejoint l’équipe de création. Et sans le vouloir, elle se retrouve aussi dans le jeu de Daly, capitaine de vaisseau plutôt tyrannique.

L’analyse : Tout le monde aura évidemment reconnu l’hommage à Star Trek. « USS Callister » est l’épisode le plus pop et le plus coloré jamais imaginé par Charlie Brooker. Long de plus d’une heure, il s’agit d’une réflexion fantaisiste sur la notion de conscience numérique. A l’avenir (même si c’est encore loin), nous pourrions être nous-mêmes les héros de nos jeux vidéo, ce qui pose un certain nombre de questions sur la violence numérique.

« USS Callister » est un épisode assurément marquant par sa réalisation et l’imaginaire pop qu’elle convoque, mais moins par son message, trop abstrait. Cette histoire d’évasion virtuelle, avec ses références culturelles reconnaissables entre mille, est bien amenée mais elle prend le pas sur la réflexion. Bref, le fond se noie dans la forme.

La question philo : « Les avatars virtuels ont-ils des droits ? »

Note (/5) ⭐️⭐️⭐️

02 : Arkangel

Le pitch : Alors qu’elles se promènent au parc, Sara, la petite fille de Marie (Rosemarie DeWitt) disparaît avant d’être retrouvée quelques dizaines de minutes plus tard. Terrifiée par l’incident, Marie décide d’implanter une puce dans le cerveau de Sara. Désormais, elle peut voir ce que voit sa fille sur une tablette et elle reçoit des alertes en cas de stress. Mais les choses se compliquent quand Sara grandit.

L’analyse : En s’intéressant aux améliorations que la technologie peut apporter à notre quotidien, « Arkange » (réalise par Jodie Foster) s’inscrit pleinement dans l’ADN de Black Mirror. L’épisode part d’un prémisse intéressant sur la nécessité ou non de censurer la violence du monde. Ainsi, Marie floute un chien agressif afin que Sara ne soit pas effrayée, idem pour le sang et la violence. Pas sûr que ce soit la meilleure façon de préparer les enfants au monde qui les attend, loin d’être rose.

Puis, « Arkange » dérive sur une autre question, moins réflexive mais intéressante : celle de la responsabilité parentale dans l’éducation. En implantant la puce et en utilisant la tablette, Marie se défausse partiellement de son rôle de mère, notamment la partie surveillance et avertissement. Ce qui a pour effet de ne pas créer certains liens pourtant essentiels entre la mère et l’enfant. Et quand Sara est rendue folle par ce contrôle permanent, sorte de Big Brother personnel, Marie ne peut s’en prendre qu’à elle-même.

La question philo : « Jusqu’où peut-on et doit-on protéger ses enfants ? »

Note : ⭐️⭐️⭐️

03 : Crocodile

Le pitch : Mia est témoin d’un accident de la route. Elle est contactée par Shazia, enquêtrice pour l’assurance qui veut reconstituer la scène sur une machine qui visualise les souvenirs. Mais Mia porte un terrible secret.

L’analyse : Que retenir de cet épisode ? Pas grand-chose. « Crocodile » (si vous avez compris pourquoi ce titre, je suis preneur) est l’épisode le plus inutile de la saison et même de l’histoire de Black Mirror, le seul qui ne provoque la moindre réflexion. Il s’agit simplement de l’épopée glaçante d’une tueuse en puissance, façon théorie des dominos. Ici, la technologie (la machine à souvenirs) est marginale et trop simpliste pour impacter réellement le spectateur.

La question philo : « Nos souvenirs sont-ils privés ou publics ? »

Note : ⭐️

04 : Hang the DJ

Le pitch : Amy et Franck se rencontrent grâce à une application de rencontres. Le système leur accorde un temps imparti pour faire connaissance. Séparés puis « pairés » avec d’autres compagnons, tous deux vont remettre en cause le système.

L’analyse : Voilà l’épisode qui représente le plus l’ADN de Black Mirror. Celui où tout semble aller pour le mieux. La technologie répond efficacement à une angoisse (trouver l’amour en l’occurence). Mais plus on avance, plus a la boule au ventre. Ce sentiment que derrière les apparences, quelque chose ne tourne pas rond, que cette technologie censée nous aider n’est pas si positive que ça.

En effet, l’algorithme est visiblement doublé d’une contrainte, même si on manque un peu de contexte à ce niveau-là. Les personnages ne maîtrisent pas leur situation. Oui mais voilà, Black Mirror a changé. Il y a cinq ans, « Hang the DJ » aurait eu une fin très noire. Plus maintenant puisque la morale finale est plutôt optimiste : l’amour n’est pas une acceptation, c’est une rébellion. On n’atteint pas le sommet d’ivresse qu’était « San Junipero » (saison 3) mais pas loin.

La question philo : « Peut-on programmer l’amour ? »

Note : ⭐️⭐️⭐️⭐️

05 : Metalhead

Le pitch : Dans un futur post-apocalyptique, trois pillards explorent un entrepôt abandonné. Ce faisant, ils réveillent un robot qui va les traquer impitoyablement dans une nature inhospitalière.

L’analyse : « Metalhead » est d’abord un exercice de style. Un pur survival en noir et blanc, donné brut, sans contexte, convoquant aussi bien Alien que les mano a mano des vieux westerns. C’est nerveux, tendu et bien ficelé. Mais dans le fond, ça ne réinvente rien. La traque de l’homme par les machines c’est un peu la base d’un pan entier de la SF et c’est un thème vu et revu. Ce n’est pas là qu’on attend Black Mirror. D’autant plus que la morale finale, si elle est contient peut-être le plus beau plan final de l’année, reste légère.

La question philo : « L’humanité justifie-t-elle tous les sacrifices ? »

Note : ⭐️⭐️

06 : Black Museum

Le pitch : Nish, une touriste en panne d’essence tombe sur un vieux musée dédié aux artefacts criminels. La jeune femme entreprend la visite pour passer le temps et écoute les histoires du propriétaires. Mais ce-dernier se révèle petit à petit très inquiétant. Jusqu’au clou de l’exposition qui va déstabiliser Nish.

L’analyse : « Black Museum » est un épisode complètement méta qui multiplie les citations aux épisodes précédents de Black Mirror, indiquant ainsi que toutes les histoires se déroulent dans un même univers. Mais cela va plus loin : comment ne pas voir en Rolo Haynes, scientifique et conteur d’expériences traumatisantes, une incarnation de Charlie Brooker ? Les thèmes évoqués dans l’épisode (le transfert de conscience, l’expérimentation à travers une autre forme d’existence) sont des lubies déjà traitées par le créateur de Black Mirror.

Dès lors, « Black Museum » a des faux airs de testament. Rolo Haynes, c’est le Charlie Brooker du début, cynique, presque indécent. « Toutes ces inventions technologiques, toutes ces histoires horribles, tous ces cauchemars, c’est moi qui les ai inventés et je l’assume », semble nous dire le créateur de la série. C’est là qu’intervient Nish. La jeune femme symbolise le nouveau Charlie Brooker (et le jeune public par la même occasion). Celui qui, en dépit de ses créations délirantes, nous rassure : « Il faut conserver l’espoir d’un monde meilleur, ne pas être cynique en permanence. Oui, la technologie a des mauvais côtés (surveillance, dépossession de soi…). Mais utilisée à bon escient, elle nous fournit aussi les armes pour nous battre« . Black Mirror est morte, vive Black Mirror !

La question philo : « La conscience des uns peut-elle devenir la conscience des autres ? »

Note : ⭐️⭐️⭐️⭐️