CRITIQUE – Bien plus qu’un simple hommage, Blade Runner 2049 construit sur l’héritage du chef d’œuvre de Ridley Scott pour offrir de nouvelles visions de science-fiction. ATTENTION SPOILERS !!!

À Hollywood, on ne compte plus les suites qui s’appuient sur un prédécesseur marquant pour essayer de raviver la flamme des cinéphiles (et au passage ramasser des kilos de billets verts). Dans ce genre de film, plusieurs possibilités sont envisageables : l’hommage « copié-collé » (Star Wars : Le Réveil de la Force), le passage de témoin (Creed), le « toujours plus » (Jurassic World), etc. A la clé : souvent des films efficaces mais auxquels il manque une âme. Néanmoins, de temps en temps, un film arrive à conjuguer toutes ces idées, avec le ton juste et une touche personnelle. Blade Runner 2049 est de cette trempe-là.

Le pari était pourtant loin d’être gagné étant donnée l’extrême singularité de Blade Runner. D’ailleurs, pendant une heure, l’histoire laisse de marbre : trente ans après Rick Deckard, l’agent K (Ryan Gosling, charismatique par son économie), un autre blade runner, enquête à son tour sur un réplicant qui ne devrait pas être là, toujours à Los Angeles. Trait pour trait l’intrigue de l’original, comme si Villeneuve ne voulait pas quitter le confort du territoire délimité par Ridley Scott. Comme si l’héritage n’était pas totalement assumé.

Hommage pointilleux

Soucieux de respecter le matériau original, Villeneuve copie beaucoup d’éléments qui composaient le charme étrange de Blade Runner, parfois jusqu’à la caricature, à l’image de la musique, trop souvent assourdissante. De même, on retrouve ce rythme lancinant, qu’on sent parfois forcé pour rappeler l’ambiance du premier. Et puisque le diable se niche dans les détails, Villeneuve a pris soin de reprendre les marques visibles en 1982, quand bien même cela n’a plus de sens (comme Atari, plus morte que vivante). Dans le monde de Blade Runner 2049, l’URSS existe d’ailleurs toujours !

Blade Runner 2

Très sage au début, Villeneuve ose, par petites touches, quand il se familiarise avec son film. Une visite de K dans les décharges qui entourent la ville offre une bouffée d’air frais inattendue. Puis, nous est introduit Niander Wallace (Jared Leto, fidèle à lui-même), énigmatique industriel de l’histoire. Un personnage certes incomplet, mais aux motivations intrigantes. Alors, l’enquête s’emballe, tirant un à un les fils qui la ramènent 30 ans en arrière, vers l’intrigue et les personnages de Blade Runner. Et paradoxalement, c’est en partant du passé que Villeneuve réalise son tour de force. C’est quand il convoque enfin sans détour Blade Runner, que Blade Runner 2049 sort de sa torpeur.

Génie Villeneuve

Une fois déroulé, le scénario renvoie constamment au passé, convoquant ici les protagonistes de Blade Runner (Rick Deckard, Rachael, The Tyrell Corporation), et là les affres d’une ellipse de 30 ans (le « Blackout », expliqué dans un court-métrage). D’abord simplement mentionnées, ces références au passé prennent vie dans ce qui est sûrement la plus belle séquence de l’année (et peut-être bien de l’histoire de la SF) : lancé sur la piste de Rick Deckard, l’agent K retrouve la trace du vétéran à Las Vegas.

Blade Runner 3

Loin du maelström de bruits et de lumières que nous connaissons, la ville-casino tient plus du manoir hanté, abandonnée et dissimulée dans un manteau de poussière orange. Dans les ruines de ce Vegas post-apocalyptique, K confronte Deckard (Harrison Ford, parfait), d’abord verbalement, puis à balles réelles dans un échange de tirs au cabaret, avec Elvis, Marilyn et Sinatra comme spectateurs. La mise en scène relève du génie, grâce à Villeneuve bien sûr, mais il faut aussi louer le fabuleux travail de Roger Deakins (photographie) et Dennis Gassner (décors).

Où passé, présent et futur ne font qu’un

Dans cette longue séquence, se mélangent évocations émouvantes de Blade Runner et visions de SF et de cinéma folles de Blade Runner 2049. Cet enchevêtrement des timelines est vertigineux. En choisissant sciemment de revenir, par l’intrigue, en 2019, Denis Villeneuve et son scénariste Hampton Fancher (déjà à l’écriture en 1982, aidé ici par Michael Green) ne déterrent pas un passé poussiéreux pour le simple plaisir de se le remémorer une dernière fois. Ce n’est pas de la nostalgie (comme pour  Star Wars), la mythologie de Blade Runner n’est pas suffisamment puissante.

Blade Runner 4

Non, c’est un passé sur lequel on construit. Un terreau fertile que Villeneuve exploite en prenant son temps (2h45 c’est quand même long), façonnant un nouvel univers à partir de la graine plantée par Ridley Scott il y a 35 ans. Mais Blade Runner 2049 n’est pas qu’un enchaînement de jolis plans. La réflexion entamée dans le premier film trouve ici de nouvelles ramifications. Blade Runner renversait la nature des humains et des réplicants pour mieux questionner l’identité des hommes. Cette fois, Fancher intègre la notion du temps, à travers la mémoire et, surtout, la postérité. C’est peut-être moins mystérieux que dans le classique de 1982, mais ça nous travaille tout autant.

Un voile de modernité

En revanche, dès qu’il s’aventure à regarder dans ses jumelles en direction du futur, Blade Runner 2049 tressaute comme ses hologrammes défectueux. Incomplètes et brouillonnes, les pistes envisagées par Hampton Fancher donnent l’impression qu’il hésitait à aller plus loin, après avoir déjà attendu 35 ans pour raconter la suite de son histoire. Ainsi va de cette vague allusion à une révolution des réplicants, convenue et un peu gauche.

Blade Runner 5

Au final, difficile de résumer Blade Runner 2049. Dix mille choses peuvent être dites et seront dites. Mais qu’en retiendra-ton vraiment ? Peut-être une séquence, sublime, qui illustre à merveille la puissance évocatrice du film. Joi, compagne holographique de K, lui propose de donner corps à leur amour en se superposant à une humaine, le temps d’une scène de sexe à peine entrevue. Subtil et d’une fluidité graphique hallucinante, ce passage fait écho à l’approche de Denis Villeneuve, qui vient apposer, avec douceur, un voile de modernité sur le classique de Ridley Scott.

Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve (2h44). Avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Ana de Armas, Robin Wright, Jared Leto, Sylvia Hoeks, Mackenzie Davis, David Bautista…