Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche il y a un an, Hollywood s’est efforcé de représenter la société américaine fracturée qui a permis son élection.

Article initialement publié sur europe1.fr le 19 janvier 2018.

C’était il y a un an déjà : le 20 janvier 2017, deux mois après son élection, Donald Trump était investi 45ème président des États-Unis et faisait son entrée à la Maison-Blanche. N’ayant pas obtenu la majorité du vote populaire, le milliardaire était vivement contesté. Certains prédisaient déjà une procédure d’impeachment à son encontre, prophétie renforcée au fil des mois par les innombrables polémiques et affaires qui suivent l’ombre de Donald Trump. Et pourtant, un an plus tard, il est toujours confortablement installé dans le Bureau ovale. Une situation difficilement compréhensible pour ses opposants et parfois plus pour nous Français, observateurs lointains de la politique américaine.

C’est là que le 7ème art entre en jeu. « Avec le cinéma on parle de tout », disait Godard, même de Trump pourrait-on ajouter. Plus précisément, de l’Amérique de Trump, celle qui l’a élu, celle qui le soutient encore, celle qui croit fermement à ses promesses de grandeur. Get Out, The Florida Project, Logan Lucky, Detroit, Pentagon Papers sont autant de films qui permettent d’appréhender la société américaine qui a permis l’élection de Trump un soir de novembre 2016.

Réhabiliter les laissés-pour-compte du rêve américain

« Make America Great Again ». En quatre mots, Donald Trump a séduit suffisamment d’Américains pour être élu président des États-Unis. Parmi les citoyens les plus sensibles au discours volontariste du milliardaire, les Blancs sans emploi, vivant dans des régions industrielles à l’abandon (le Sud, le Midwest) et éprouvant un sentiment d’abandon de la part de Washington ont massivement voté pour lui. « Le constat de cette Amérique délaissée, on le fait depuis des décennies », rappelle Nathalie Dupont, maître de conférences en civilisation américaine à l’Université du Littoral Côte d’Opale, spécialiste des liens entre le cinéma contemporain et la société américaine. « Mais cette partie de l’Amérique a souvent été représentée par des personnages de ‘ploucs’ au cinéma. »

Portrait d’une Amérique délaissée. Une représentation qui a un peu évolué au cours des derniers mois. Il y a d’abord eu Logan Lucky, film de casse de Steven Soderbergh, mettant en scène deux frères licenciés de leur travail sur un chantier, en Caroline du Nord. L’un est une ancienne gloire du football américain avec un genou en morceaux, l’autre un vétéran de la guerre d’Irak amputé d’un bras. « Steven Soderbergh opte pour des personnages ordinaires, pas caricaturaux », souligne la spécialiste de la société américaine. Confrontés au chômage dans une zone industrielle désertée, les deux frères vont monter le casse d’un circuit automobile, seule façon pour eux de payer le loyer.

Au sein de cette population désespérée, les « white trash » (littéralement « déchet blanc »), ces Blancs sans emploi, désœuvrés et qui vivent de bouts de chandelle, ont occupé une place à part au cinéma cette année. American Honey a dépeint avec un réalisme quasi-documentaire le road-trip d’une poignée de jeunes marginaux vendeurs d’abonnements de journaux.

Mais c’est surtout The Florida Project, sorti en décembre chez nous, qui offre le tableau le plus juste de ces Américains désenchantés avec son portrait de mères isolées qui vivent avec leurs enfants dans un motel criard dans l’ombre de Disneyland, en Floride. « Ce sont des gens qui n’ont plus accès au rêve américain. Ils sont sans-emploi, ils délaissent leurs enfants, ce qui est très bien montré dans The Florida Project. Malheureusement, c’est une situation qui se transmet souvent de père en fils, de mère en fille. Le désespoir est ancré dans leur tête et il n’y a que Trump qui a su leur parler« , détaille Nathalie Dupont.

« On ne peut pas les blâmer ». Cette image du « trumpiste » moyen, un peu vite jugé, est aussi incarnée à la perfection par Sam Rockwell dans le favori des Oscars 3 Billboards : Les Panneaux de la Vengeance. L’acteur interprète un policier du Missouri présenté comme simplet, raciste et violent mais qui au fond, ne connaît pas autre chose, plaide Nathalie Dupont : « On a ici un homme typique du Sud profond, mais il a un job donc on peut dire qu’il s’en sort mieux que beaucoup. Son comportement n’est pas excusable mais on ne peut pas le blâmer pour autant. C’est difficile d’évoluer vers le haut quand on n’a pas accès à l’éducation, aux soins ». Donald Trump a promis aux Blancs appauvris qu’il leur offrirait une nouvelle vie. Mais les résultats se font encore attendre.

La cicatrice du racisme inspire les cinéastes

Le racisme, brièvement évoqué dans 3 Billboards, a été l’une des thématiques récurrentes au cinéma en 2017, après les nombreuses polémiques sur l’absence de diversité à Hollywood. « Les films qui abordent aujourd’hui la problématique de la minorité noire parlent autant de l’Amérique de Trump que de celle d’Obama. Le premier président afro-américain n’a pas réussi à panser les plaies du racisme et de la ségrégation », précise Nathalie Dupont. Preuve en est des événements dramatiques survenus à Charlottesville en août dernier. En refusant initialement de condamner les suprématistes blancs (parmi lesquels des membres du Ku Klux Klan, des néonazis, des nostalgiques de la ségrégation), Donald Trump a attisé les braises du racisme qui parcourt des pans entiers de la société américaine.

Un héros noir qui prend sa revanche. A ce titre, le thriller d’épouvante Get Outsuccès surprise de l’année, est un modèle de satire sociale. « Chris, le héros, est noir, est un photographe prometteur et s’en sort à la fin, trois caractéristiques assez rares dans le cinéma américain, notamment dans le genre horrifique. Surtout, le scénario fait qu’il prend sa revanche sur la bien-pensance des Blancs du Sud profond », avance Nathalie Dupont. En effet, derrière leurs beaux discours (« si j’avais pu, j’aurais voté Obama une troisième fois », dit le père), les beaux-parents de Chris essaient littéralement de s’accaparer son corps, métaphore de la dépossession de leurs droits dont se sentent parfois victimes les Noirs dans cette partie de l’Amérique. Mais le héros se défend et tue tous les Blancs psychopathes.

« Il est intéressant de remarquer que Get Out est sorti pile 50 ans après Devine qui vient dîner ?. Les deux films partagent une trame en commun : un jeune homme noir appréhende la rencontre avec les parents de sa compagne blanche », relève Nathalie Dupont. « Mais là où le film de Sidney Lumet se déroulait dans une Californie libérale et se terminait bien (les parents donnent leur aval au mariage, ndlr), Get Out prend place dans le Sud raciste, confirme les craintes du protagoniste et la rencontre tourne à l’horreur. » Un changement de ton pessimiste qui dit beaucoup de l’Amérique actuelle pour la spécialiste des États-Unis.

Rappeler l’histoire. En 2017, la question noire aura aussi et surtout été abordée à travers des films historiques. Detroit, reconstitution des révoltes de 1967 à « Motor City », et The Birth of a Nation, récit d’une révolte d’esclaves en 1831, ont reconstitué des événements marquants de l’histoire afro-américaine mais peu connus car rarement enseignés dans les écoles aux États-Unis. « Il ne faut pas oublier qu’il y a 60 ans, la ségrégation était encore en vigueur dans certains États du Sud. Des gens encore vivants aujourd’hui ont vécu ce mode de vie séparé. D’un coup, ils en ont été privés. Résultat, les blessures de la ségrégation sont encore ouvertes aujourd’hui et le problème du racisme persiste », pointe Nathalie Dupont. Dans ce cadre, le cinéma poursuit donc un objectif éducatif, pour sensibiliser les spectateurs.

Malgré tout, le sujet est encore tabou pour les grands studios. Get Out, Detroit,The Birth of a Nation, ou encore Bienvenue à Suburbicon (comédie satirique située dans les années 50), des films qui abordent frontalement la question de la violence subie par les Afro-américains, sont produits avec des budgets limités par des studios indépendants ou de taille moyenne. Preuve en est que la question du racisme est souvent peu rentable pour les grosses majors hollywoodiennes, car elle n’attire pas suffisamment de spectateurs, notamment à l’étranger.

Steven Spielberg contre les « fake news »

C’est devenu un rituel outre-Atlantique : il ne se passe pas une semaine sans que Donald Trump s’en prenne à un média, vitupérant son fameux « fake news », concept que le président, qui ne jure que par Fox News, a popularisé pendant sa campagne et réussi à imposer dans le débat public depuis son arrivée à la Maison-Blanche. Parmi ses cibles favorites : CNN, le New York Times et le Washington Post, journal historique de la capitale fédérale.

« Fake news » contre journalisme d’investigation. Du « Post », il est justement question dans Pentagon Papers, le dernier film de Steven Spielberg, en salles le 24 janvier. Il y est question des débats internes au journal, en 1971, sur la pertinence de publier ou non des documents confidentiels mettant en lumière l’implication des États-Unis dans le déclenchement de la guerre du Vietnam. Dans ce film, la directrice du journal Katharine Graham et le rédacteur en chef Ben Bradlee affrontent les pressions de la Maison-Blanche tenue par Richard Nixon.

A l’heure où la société américaine est fracturée, entre les pro-Trump qui n’hésitent pas à s’en prendre aux médias traditionnels et ses opposants qui dénoncent une volonté de museler la presse, Pentagon Papers prend une résonance particulière. « J’ai lu le scénario en février 2017 et je me suis rendu compte que notre pays avait été entraîné à comprendre cette histoire », explique Steven Spielberg, invité de la Matinale d’Europe 1 vendredi.

« Alors que c’est le thème de la guerre du Vietnam qui est au cœur du film, on voit qu’il passe au second plan dans la promotion, plus axée sur l’aspect journalisme-vérité. Le fait que Trump méprise la presse donne au film un écho particulier », souligne Nathalie Dupont. Et dans ce contexte, Pentagon Papers apparaît comme un plaidoyer pour le journalisme d’investigation et un soutien (moral) de poids pour la presse vilipendée par Donald Trump.