Avec 13 nominations chacun, « Au revoir là-haut » et « 120 battements par minute » sont les grands favoris des César 2018. Deux films qui, à part un acteur, n’ont rien en commun.

Article initialement publié sur europe1.fr le 2 mars 2018.

C’est un sacré duel qui va animer la 43ème cérémonie des César. Tout au long de la soirée, Au revoir là-haut et 120 battements par minute, 13 nominations chacun, devraient se partager les plus prestigieuses des récompenses. D’un côté, l’adaptation à succès du prix Goncourt de Pierre Lemaitre, porté par un casting de stars et des moyens dantesques. Une aventure burlesque qui a conquis deux millions de spectateurs. De l’autre, un drame coup de poing sur le sida et les années Act-up. La sensation du Festival de Cannes (repartie avec le Grand Prix), très dure sur le plan émotionnel, a attiré 800.000 personnes en salles. Deux succès représentatifs de ce que le cinéma français peut faire de mieux mais aussi de plus différent.

« Blockbuster » vs. « film indé »

Pour le spectateur habitué aux superproductions Marvel et leurs centaines de millions de dollars de budget, 20 millions d’euros pour un film cela peut paraître peu. Mais dans le cinéma français, cela suffit à ranger un long-métrage dans la catégorie « blockbuster ». Habitué aux réalisations plus modestes, Albert Dupontel a bénéficié de moyens considérables pour monter Au revoir là-haut, notamment grâce au soutien financier de Gaumont. A titre de comparaison, 20 millions, c’est deux fois le budget de films comme Intouchables et The Artist.

Mais c’est aussi quatre fois plus que les cinq millions alloués à la production de 120 battements par minute, financé par quatre « petits organismes » (dont France 3). Le sujet assez dur et le nom de Robin Campillo (seulement deux films à son actif entre 2004 et 2013) n’ouvrent pas autant de portes que l’adaptation d’un Goncourt par Albert Dupontel. Cette différence de budget se ressent évidemment à l’écran. Grâce à ses 20 millions, Dupontel a pu recréer en numérique un Paris des années 20 plus vrai que nature, là où 120 battements par minute se contente de décors intimistes qui siéent bien à son atmosphère.

Pléiade de stars vs. jeunes inconnus

Quand on a un gros budget, on peut viser le top pour les acteurs et les actrices. Albert Dupontel a réuni un acting « all-star » pour donner vie aux personnages imaginés par Pierre Lemaitre. A côté de lui on retrouve Laurent Lafitte, Émilie Dequenne, Mélanie Thierry, Niels Arestrup, ou encore le héros de Bref Kyan Khojandi et  les « gueules » Michel Vuillermoz et Philippe Duquesne. Une distribution qui accumule les nominations et les récompenses aux César et aux Molières (pour le théâtre).

En face, Robin Campillo a misé sur des jeunes visages peu connus. Seule Adèle Haenel, déjà nantie de deux César en 2014 et 2015 mais pas encore vraiment une star, était connue du public. Mais c’est grâce à 120 battements par minute que la France a découvert le visage de Nahuel Pérez Biscayart, sous les traits de Sean, jeune gay plein d’énergie malgré la maladie. Arnaud Valois (Nathan, le timide amant de Sean), Antoine Reinartz (l’impétueux Thibault) et Aloïse Sauvage (Eva, une des figures d’Act-up) ont également brillé. A l’exception de cette dernière, tous les acteurs et actrices cités sont d’ailleurs nommés aux César cette année. Le pari n’était pas clinquant mais il est gagnant.

L’hyperactif Dupontel vs. L’observateur Campillo

L’opposition de style entre les deux films se joue aussi derrière la caméra. Albert Dupontel et Robin Campillo, nommés au César du meilleur réalisateur, ont tous deux imprimé leur marque sur leur long-métrage. Cinéaste hyperactif et bricoleur, Dupontel multiplie les tours de passe-passe : plongées, contre-plongées, travellings latéraux, avant et arrière, plan aériens et souterrains… Le réalisateur tourbillonne autour de ses personnages et ne pose sa caméra que pour donner du poids à certains dialogues, comme la scène du dîner chez les Péricourt.

Tout l’inverse de Robin Campillo qui a tourné 120 battements par minute avec une approche quasiment documentaire. Pour mettre en image le drame silencieux vécu par ces hommes et ces femmes séropositifs, le cinéaste fixe sa caméra sur les acteurs. Il opte pour des séquences très longues, d’abord pour cadrer les débats des réunions d’Act-up puis, dans un second temps, pour illustrer le désarroi de Sean. Campillo apporte un soin particulier à la manière de filmer les corps et l’intimité. Un procédé qui permet au spectateur de se sentir proche des personnages et de ressentir leurs émotions.

Burlesque foisonnant vs. sobre réalité

Albert Dupontel a parfaitement retranscrit l’atmosphère insouciante des années folles au cœur du roman de Pierre Lemaitre : musique entraînante, grandes fêtes libertaires, décors foisonnants, le tout rehaussé par une lumière très chaude. Illustration d’une époque où tout était possible, y compris escroquer les maires de petites communes avec des monuments aux morts comme les deux héros d’Au revoir là-haut.

Autre époque, autre ambiance dans 120 Battements par minute. Les années 1990 sont plus pessimistes et la réalité du sida ne peut plus être passée sous silence. Des gens meurent et il faut le dire. Un retour sur terre brutal que Robin Campillo a tenu à restituer le plus fidèlement possible. Les décors sont sommaires (un amphi, des chambres, une école…) et à l’exception des scènes en boîte de nuit qui servent d’échappatoire aux jeunes séropositifs, la lumière est assez neutre. Un ton sobre et réaliste qui confère au film toute sa puissance.

Nahuel Pérez Biscayart, le trait d’union

120 battements par minute et Au revoir là-haut n’ont donc rien en commun. Rien sauf… leur acteur principal. Nahuel Pérez Biscayart, originaire d’argentine, occupe une place centrale dans les deux films. Dans le drame de Robin Campillo, il incarne Sean, jeune homosexuel et figure du mouvement Act’Up. Expansif et touchant, solaire et fragile, l’acteur de 31 ans est le visage de 120 battements par minute. Son rôle lui vaut d’ailleurs un statut de favori au César du meilleur espoir masculin.

Quant à Albert Dupontel, il a eu un coup de cœur pour Nahuel Pérez Biscayart lors du casting d’Au revoir là-haut : « Dès le premier contact, j’ai senti qu’il y avait là un Édouard Péricourt. Son regard, sa façon de bouger, sa mine impertinente et ironique, tous les indices étaient là ». Caché derrière des masques tout le long du film, l’Argentin ne s’exprime que grâce à ses yeux bleus-gris. Une performance subtile et remarquée. En un an, le nom de Nahuel Pérez Biscayart aura fait le tour de la France grâce à deux rôles très différents.