CRITIQUE – Adaptation américaine d’une oeuvre culte de l’animation japonaise, Ghost in the Shell n’est pas le ratage que beaucoup attendaient. Ce n’est pas non plus le chef d’oeuvre que le film aurait pu être avec un peu plus d’audace.

Ghost in the Shell est arrivé dans les salles entouré d’une polémique concernant son « whitewashing ». Comprendre que certains « puristes » jugent inacceptable d’avoir casté des acteurs occidentaux pour jouer des personnages issus de l’animation japonaise. Il est vrai qu’Hollywood abuse de cette méthode pour adapter des oeuvres étrangères mais dans le cas de Ghost in the Shell, la polémique est aussi inutile qu’hypocrite.

Ghost in the Shell (1)

A gauche, le Major dans l’anime de 1995. A droite, la version Scarlett Johansson en 2017.

D’abord car une adaptation américaine avec des acteurs japonais aurait eu encore moins de sens : les mêmes « puristes » auraient crié à l’appropriation culturelle et personne ne serait aller voir le film en salles, faute de têtes d’affiche américaines identifiables (ce fut le cas de Crows Zero). Et en dénonçant un « whitewashing » qui déforme l’oeuvre originale, les soit-disant défenseurs de la culture japonaise prouvent leur ignorance : les personnages de mangas et d’animes japonais populaires sont bien souvent dessinés avec des traits plus occidentaux qu’asiatiques.

La parole à Sam Yoshiba, qui coordonne l’exploitation commerciale des licences de Koshanda (l’éditeur du manga originel) à l’international :

« Quand on s’attarde sur sa carrière, je pense que Scarlett Johansson est parfaite pour ce rôle. Elle a ce côté cyberpunk. Et on n’a jamais considéré choisir une actrice japonaise. C’est une chance pour un produit japonais d’être vu aux quatre coins du globe », a-t-il confié à The Hollywood Reporter.

Femme, machine ou les deux ?

Commençons donc par dire que le Ghost in the Shell de 2017 ne dénature en rien l’esthétique des films d’animation. Elle est même en tout point similaire à celle des animes. De quoi éviter de braquer les fans de la première heure (ce que je ne suis pas) et éblouir les néophytes. Il y a du Blade Runner dans cette dépiction d’une mégalopole japonaise où les tours rivalisent de hauteur, les néons du centre d’affaires le disputent à la crasse des taudis et les publicités holographiques envahissent l’espace public.

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C’est dans ce cadre urbain à la fois futuriste et familier que se déroule la quête du Major Kusanagi, une cyborg de nouvelle génération dotée d’un corps cybernétique et d’un cerveau humain (un « ghost in a shell », littéralement un esprit dans une coquille), également membre d’une unité d’élite antiterroriste. Lancée sur la piste d’un dangereux hacker, le Major va voir sa conception du monde et de sa place dans celui-ci chamboulée au gré de ses découvertes… Bref, une quête d’identité assez classique, bâtie autour de mensonges, de manipulations, de vilains qui tirent les ficelles dans l’ombre.

Trop brèves méditations

Le scénario manque de cette complexité qui l’aurait élevé au niveau des réflexions métaphysiques 2.0 abordées. Le flou qui entoure le passé du Major est dissipé un peu trop vite et le dernier tiers du film est trop lisible. Il eut été judicieux d’imbriquer encore plus les origines de l’héroïne avec l’enquête terroriste au coeur du film. Ghost in the Shell commence par un saut dans le vide physique. Mais le vertige philosophique ne suit pas.

Cette volonté permanente de présenter une narration claire est source de plus d’une frustration. A travers la quête du Major, Ghost in the Shell laisse entrevoir des pistes intéressantes mais malheureusement peu ou mal explorées. C’est le cas, entre autres, de la « zone sans-loi » où vivraient des humains non améliorés, rebelles de l’ère cybernétique (on ne les voit jamais). Quelle place pour un être humain à 100% dans un monde de machines ? Réflexion passionnante injustement écartée d’un revers de main.

Scarlett, porte-étendard

Les méditations philosophiques qui percent entre les fusillades et les courses-poursuites concernent uniquement le Major Kusanagi. Dotées d’émotions et de souvenirs, l’héroïne au corps de robot ne cesse de se poser des questions sur son passé, sa place dans la société et la portée de son humanité. Le film repose donc entièrement sur les épaules de Scarlett Johansson et son jeu très froid, dans la lignée de Lucy, à la fois troublant et saisissant. Un blockbuster porté par une femme : c’est tellement rare qu’on se surprend à être surpris. Rien que pour ça, Ghost in the Shell est important.

Ghost in the Shell 1

Le Major est entouré d’une galerie de personnages secondaires assez réussis bien que peu développés. Dans le rôle du chef de la Section 9, Takeshi Kitano fait le job. Juliette Binoche, en docteur, apporte une touche française. Mais mention spéciale à Pilou Asbæk, étonnant en colosse aux cheveux argentés, caution muscles de l’unité et confident du Major. Tout en décontraction, Batou est un personnage que l’on aurait aimé voir plus longuement.

Frustrant consensus

Si l’univers de Ghost in the Shell est réussi, il n’est pas pour autant dénué d’incohérences. Le film est régi par des règles, édictées clairement. Un exemple : grâce aux implants, tout le monde se comprend. Le problème est que le film brise lui-même cette règle. Pourquoi Takeshi Kitano est-il le seul japonais à parler japonais ? Pourquoi un personnage-clé de l’intrigue, visiblement pas « amélioré », parle, lui, un (mauvais) anglais ?

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Soulever ces questions, c’est toucher du doigt le problème des remakes d’oeuvres étrangères. Soucieux de respecter l’univers de Ghost in the Shell, Rupert Sanders a placé son film au Japon, avec quelques acteurs locaux. Mais conscient de la nécessité de viser un public mondial, il est obligé de transformer les personnages et de briser l’uniformité linguistique de son film.

Si proche et si loin du chef d’oeuvre

On peut faire le parallèle avec le Major. A la fois respectueux de l’œuvre originale et occidentalisé, Ghost in the Shell bénéficie des atouts des deux cultures (gros budget, matériau source), comme l’héroïne cumule les avantages des humains et des robots. Mais le film, comme le Major, n’échappe pas non plus aux défauts de son hybridation (consensus, incohérences).

Entendons-nous, Ghost in the Shell est un bon film. Vraiment. Il y a de vraies idées de réalisations, une photographie travaillée et une volonté globale de proposer une oeuvre marquante. Sauf que le résultat final est handicapé par le besoin permanent d’offrir un film consensuel. On ne peut s’empêcher de penser qu’entre les mains d’un réalisateur plus radical – Ridley Scott, les Wachowski, etc. – Ghost in the Shell aurait eu des allures de chef d’oeuvre.

Ghost in the Shell, de Rupert Sanders (1h47). Avec Scarlett Johansson, Pilou Asbæk, Takeshi Kitano, Juliette Binoche, Michael Pitt, Chin Han…