RENCONTRE – C’était un samedi soir à 23h dans un cinéma près de l’Opéra de Paris. Une conversation rafraîchissante de naturel avec…

Récemment, Monica Bellucci racontait qu’enfant, elle voyait les actrices comme des déesses. Je ne sais pas si, avec le temps et en devenant elle-même une icône, ce penchant lui est passé. En ce qui me concerne, ce n’est pas le cas. Je suis encore sujet à ce que j’appelle le syndrome « Il-est-petit-en-vrai-en-fait ». Le prisme du grand écran déforme les acteurs/actrices, les fait paraître plus grand(e)s, plus fort(e)s, plus charismatiques. Déformation accentuée pour les femmes à cause de la mauvaise habitude qu’a un certain cinéma de les objectifier.

Il suffit souvent d’une rencontre pour changer la perception que l’on a d’un phénomène. La mienne a eu lieu samedi soir, au Gaumont Opéra. Du 26 au 28 mai, y était projetée une sélection de films en lice au Festival de Cannes. Le vendredi, j’avais enchaîné Mise à mort du cerf sacré de Yorgos Lanthimos et Le Redoutable de Michel Hazanavicius. Le lendemain, je voulais à tout prix voir 120 battements par minute (sensation et futur Grand prix du Festival) mais la séance était complète.

Je me suis donc rabattu au dernier moment sur Good Time de Josh et Benny Safdie, projeté à 22h30. Après une demi-heure de queue dans la chaleur nocturne parisienne, je m’installe à la place U20, minutieusement choisie en amont : en hauteur, deuxième siège dans le bloc de gauche. En attendant le film, je me plonge dans mon fil Instagram rempli de photos de vacances qui ne sont malheureusement pas les miennes.

« Je préfère être en bout de rangée »

Soudain, je suis tiré de ma jalousie ma contemplation par une petite voix féminine : « C’est bien le rang U ? ». Levant à peine la tête, je réponds : « Absolument ». « – Et 21, c’est… » ; « Juste là », dis-je en indiquant le fauteuil à ma gauche. « Ah bah on est voisin alors », ajoute la voix fluette. Je prête alors attention à la jeune femme. Surprise, le visage m’est familier. Rond, plutôt mignon, entouré de cheveux blonds mi-longs.

Pendant que mon cerveau fouille dans les archives de ma mémoire, la jeune femme me demande : « Il n’y a personne place 19 ? Non ? Ça vous dérange si je me mets là plutôt ? Je préfère toujours être en bout de rangée ! » Illumination : celle qui me parle de ses préférences de confort dans les salles de cinéma n’est autre que Sara Forestier, actrice césarisée à deux reprises (L’Esquive en 2003 et Le Nom des Gens en 2010). Sauf que cette fois elle n’est pas en robe à paillettes mais en jogging.

L’actrice, récemment à l’affiche de La Tête Haute, s’installe et nous continuons notre conversation. Quinze minutes en sa compagnie m’ont rappelé pourquoi j’aime tant le cinéma. Pour conserver l’authenticité de la scène, aussi anodine que touchante, je retranscris la suite sous forme de dialogue (avec quelques annotations).

Sara Forestier 1

S.F. « Elle est grande cette salle ! Y a combien de places ?

– Au moins 400 je pense. J’adore venir ici. Remarquez, vaut mieux, c’est ma troisième séance en deux jours.

– Ah oui ? Vous êtes venu voir les films de Cannes ? Vous avez vu quoi ?

– Le Lanthimos, Mise à mort du cerf sacré.

– C’est comment ?

– Glauque surtout. Encore plus que The Lobster

– J’ai pas vu The Lobster mais ça avait l’air bien. Amusant puisque Sara Forestier était à Cannes pour La Tête Haute l’année où The Lobster était en compétition.

– J’avais vraiment aimé l’ambiance perso. Sinon, plus léger, j’ai vu Le Redoutable, le film d’Hazanavicius sur Jean-Luc Godard.

– Il paraît que c’est très drôle.

– J’ai beaucoup ri, c’était très sympa. Mais je ne suis pas sûr que ça intéresse vraiment les gens. Faut connaître Godard un minimum quand même… Elle me coupe.

– Vous avez vu le Haneke ? Son film a l’air vachement bien. De toute façon, c’est un génie ce type. Guère fan du cinéma de Haneke (je trouve ça chiant et déprimant), je fais profil bas sur ce coup, me contenant de hocher la tête et de marmonner quelque chose comme…

– C’est vrai que c’est un grand cinéaste et Cannes c’est un peu chez lui. »

Les bandes-annonce commencent. Pendant que le casting de Free Fire mitraille à tout va, nous continuons notre conversation.

S.F. « Mais je savais pas que cet événement (Cannes à Paris) existait. C’est trop bien.

– Je crois que c’est la deuxième fois qu’ils le font. Il n’y a pas beaucoup de pub, peut-être parce que la programmation a été annoncée tard…

– En tout cas j’ai eu de la chance. Good Time, c’est le film que je voulais le plus voir. Je suis passée devant par hasard, j’ai demandé quelle était la prochaine séance. On m’a dit : Good Time, j’ai acheté mon billet.

– Ce n’est pas celui qui m’intéresse le plus cette année mais les bons retours de la presse m’ont donné envie.

– Il a été bien reçu ? Qu’est-ce qui se dit pour la Palme d’or ?

– J’ai cru comprendre que c’était assez ouvert cette année. Le Hong Sang-soo a reçu un bon accueil. 120 battements par minute a beaucoup fait parler de lui, et en bien. Bon j’ai pas eu le nez creux, j’ai pas vu venir la comédie grinçante suédoise de 2h30 sur l’art contemporain. Reprenons.

– Et le Haneke ? Elle insiste !

– Plutôt mitigé. Un bon film mais pas une grande cuvée non plus. Peut-être qu’il aura un prix mineur ». Encore raté et tant mieux cette fois.

La bande-annonce de Dunkerque, le film de guerre de Christopher Nolan, se lance à l’écran.

S.F. « Celui-là a l’air dingue ! Elle est complètement subjuguée par les images de Dunkerque. Dans son avion, Tom Hardy plonge en piqué, touché par un tir ennemi. Sur la plage bombardée, les soldats se recroquevillent. La mise en scène est incroyable.

– De toute façon, moi, Christopher Nolan peut faire ce qu’il veut, je signe tout de suite. »

On enchaîne sur un film d’action avec Charlize Theron en espionne badass. La bande-annonce est catchy, rythmée par le tube Sweet Dreams. Nous n’échangeons pas à un mot jusqu’à la révélation du titre…

S.F. « Atomic Blonde ?! Haha mais ils sont fous ! Atomic Blonde

– C’est super kitsch, on dirait un nom de super-héroïne de fond de tiroir.

– Par contre, Charlize Theron je l’adore. Elle est incroyable cette fille.

– Je vais garder longtemps en tête sa performance dans Mad Max. Elle était splendide.

Sur ce, les lumières s’éteignent, le film commence. Sara Forestier note à haute voix que Good Time est distribué par Ad Vitam, petite société spécialisée dans les films indés (Mammuth, Mustang, Le Fils de Saul…). Puis plus rien alors que les spectateurs sont embarqués dans la galère nocturne de Robert Pattinson. Le naturel revient au galop quand ma voisine lâche un « Ah les boulets ! » pas très discret lors d’une scène où les deux protagonistes du film tentent, non sans mal il est vrai, de franchir des barbelés.

Minuit et demi. La séance prend fin. Le générique défile avec une scène quasi-muette en arrière-plan. Sara Forestier s’étire, se contorsionne puis se tourne vers moi.

S.F. « C’était chaud !

– Super intense ! C’est fort ce que les réalisateurs ont fait.

– T’as pas le temps de souffler. Bon faut que je te laisse. » Et, aussi vite qu’elle est arrivée, elle se coule hors de son fauteuil. Un regard en arrière et : « Ciao ! ».

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Sara Forestier 3

Pour l’amour du cinéma

Au-delà d’être une anecdote plutôt marrante à raconter lors de mes prochains apéros entre amis, pourquoi est-ce que j’ai décidé de coucher cette « rencontre » par écrit ? Pour deux raisons. La première, c’est parce que l’authenticité de cet échange m’a touché. Comme je le disais plus haut, les actrices sont souvent déifiées. Mais pas là, certainement car Sara Forestier était cette fois spectatrice et non actrice.

Loin des cérémonies guindées, j’ai vu une femme naturelle, simple, passionnée. Le dialogue ci-dessus est tout ce qu’il y a de plus banal. Des mots simples, des « j’aime » et des « j’adore ». Pas d’envolées artistiques sur tel ou tel cinéaste. Surtout, une égalité entre l’initiée et le profane. Sara Forestier aime le cinéma. Elle a la chance de tourner des films mais elle ne sur-réfléchit pas la chose.

La deuxième raison est que ce moment dit quelque chose du cinéma, quelque chose de fort. Elle a beau avoir monté les marches à Cannes, tourné avec Kechiche, Resnais, Bercot, Blier, récupéré deux César sur la scène du théâtre du Châtelet, si Sara Forestier veut voir un film, elle fait comme moi, comme vous, comme tout le monde (y compris 90% des acteurs/actrices) : elle va au cinéma du coin.

Dans la salle obscure, il n’y a plus de distinctions entre les gens, juste des spectateurs venus découvrir une oeuvre. Derrière le star-system (il existe, je ne suis pas niais), le cinéma reste avant tout un art populaire. Alors la prochaine fois que vous irez en salle, soyez attentif : vous pourriez être assis à côté de Monica Bellucci.

P.S. : à aucun moment je n’ai dit ou laissé entendre à Sara Forestier que je la connaissais de nom et ce pour une raison assez simple : je n’ai vu aucun de ses films. Faire semblant aurait été risqué et surtout hypocrite. A posteriori, je ne regrette absolument pas car l’authenticité du moment aurait disparu. Et puis si c’est pour se retrouver à lui demander ce que ça fait d’aller à Cannes ou de recevoir un César, merci mais non merci.