Vous ne savez pas qui est John Denver ? Jusqu’à il y a un an, moi non plus. Jusqu’à ce que son nom s’affiche au générique de tous les films sortis en 2017. Mais qui est ce gars et pourquoi Hollywood l’adore ?

Si vous êtes un peu allé au cinéma cette année, alors vous n’avez pas pu passé à côté du phénomène John Denver. Ce n’est ni un acteur, ni un réalisateur. Non, John Denver est un musicien. Son nom sent bon la campagne américaine et s’il ne vous dit rien, c’est normal. Guitariste versé dans le folk, John Denver a connu un certain succès aux États-Unis au début des années 1970, écrivant quelques chansons devenues des classiques, avant de tomber dans l’oubli jusqu’à sa mort en 1997.

Personne ne l’avait vu venir et pourtant, les chansons de John Denver ont fleuri à Hollywood cette année. Lui qui était cantonné à quelques apparitions musicales dans des épisodes d’obscures séries TV a soudainement pris un coup de jeune en 2017. En quelques mois, on a pu entendre ses chansons dans pas moins de cinq films ! La renaissance cinématographique de John Denver s’est accomplie à la fois de façon ironique, avec des usages à contre-emploi, et nostalgique, sorte de madeleine de Proust « Americana » (attention, GROS SPOILERS de Free Fire et Kingman : Le Cercle d’Or en vue, vous êtes prévenus).

Carnage nostalgique

La première fois que les spectateurs ont pu entendre les accords de John Denver cette année, c’était dans un teaser d’Alien: Covenant. Un court spot de 45 secondes qui s’ouvre sur le titre le plus connu du musicien : Take Me Home, Country Roads, une ballade folk, vibrant hommage aux montagnes verdoyantes de la Virginie occidentale. Pendant quelques secondes, l’ode à la nature de Denver matche avec les paysages bucoliques de la planète Origae-6. Puis les hideuses créatures interrompent l’expédition idyllique. Oui, l’équipage du Covenant rentrera chez lui, mais pas en un seul morceau.

Cet emploi ironique de la voix réconfortante de John Denver se retrouve dans Free Fire. La comédie d’action de Ben Wheatley met en scène un deal d’armes qui vire à la fusillade générale. Au début du film, clients et vendeurs testent le sérieux et la solidité du camp d’en face. C’est dans ce moment très tendu que débarque le chauffeur du van avec les armes, chauffeur qui a coincé dans l’autoradio une cassette de John Denver. C’est donc au son d’Annie’s Song, jolie déclaration d’amour, que le gangster rejoint ses compères aux mines dépitées. Le décalage est efficace, c’est drôle, bien pensé, bien filmé. Un modèle de contre-emploi musical.

Un modèle ? Oui mais il y a mieux, et dans le même film s’il-vous-plaît ! A la fin, deux survivants du carnage s’écharpent dans le van, à coups de morsures sauvages, de beignes désespérées et de balles perdues. Jusqu’à ce que l’un d’entre eux se fasse éjecter et que l’autre en profite pour lui rouler allègrement sur la tête. C’est violent, carrément crade et pourtant, tout du long, c’est toujours Annie’s Song qui résonne. La chanson, qui ne dépareillerait pas pour une première danse de jeunes mariés, fait un merveilleux contrepoids à la scène.

Le réconfort dans la peine

Dans Okja, le conte écolo de Bong Joon-Ho, c’est encore Annie’s Song qui résonne lors de l’évasion de Mija et de son adorable et encombrante bestiole. Un moment de confusion, passé en grande partie au ralenti pour coller au tempo de la chanson. La voix apaisante de John Denver agit comme un calmant pour cette scène cathartique qui succède à la cavalcade destructrice d’Okja et ses compagnons dans un centre commercial. Débarrassés des agents de Mirando, Mija et le FLA s’en vont vers la liberté…

Dans « Okja », la mélodie de « Annie’s Song » vient panser les plaies des fugitifs

D’une catharsis à une autre, passons à Kingsman : Le Cercle d’Or. Dans cette suite flashy et détonnante, retrouver John Denver est une sacrée surprise, d’autant plus qu’il a un rôle dans l’histoire. En effet, Denver est le chanteur préféré de Merlin, le Q des Kingsmen. Un Britannique fan d’un folkeux américain, c’est pour le moins original. Merlin cite à deux reprises le guitariste blondinet. D’abord quand il fredonne Annie’s Song au moment de partir pour les États-Unis, après avoir dit adieu aux agents morts autour d’une bouteille de bourbon partagée avec Eggsy.

Mais la citation la plus vibrante de John Denver vue cette année au cinéma a lieu à la fin du film. Merlin a marché sur une mine non loin de la base du Cercle d’or. Consentant à l’ultime sacrifice, l’agent décide de partir en beauté. Mark Strong entame alors à pleins poumons une version a capella de Take Me Home, Country Roads pour attirer les ennemis, avant de se faire sauter. Une fin déchirante pour un personnage que les fans aimaient beaucoup.

Une certaine idée de l’Amérique

Parmi les quelques films à avoir utilisé des chansons de John Denver, Logan Lucky est celui qui a le plus collé à l’esprit du musicien. Ici, c’est l’Amérique de Trump qui est mise en exergue avec les chansons de John Denver : les gens simples de la campagne, les « oubliés » forcés de prendre ce qu’on ne leur donne pas, avec les moyens du bord, c’est-à-dire pas grand-chose. Le film se passant en Virginie, on y retrouve logiquement Take Me Home, Country Roads, d’abord discrètement à la radio puis reprise en coeur par tout le public d’un concours de mini-miss.

Comme dans « Logan Lucky », John Denver, c’est aussi la voix des gens simples

Mais on retient surtout, la scène d’introduction. Jimmy Logan, employé de chantier bientôt au chômage, répare son vieux pick-up en discutant avec sa fille qu’il voit de temps en temps depuis son divorce. En fond de cette gentille leçon de vie, la radio diffuse Some days are diamonds, une autre ballade de John Denver aux paroles évocatrices : « Certains jours sont des diamants, certains jours sont des cailloux ». Le contexte est posé : ici la vie est dure mais on se débrouille, on fait avec. « It is what it is », comme dirait Sherlock.

Madeleine de Proust

On l’aura compris, John Denver était LA tendance à suivre à Hollywood en 2017. Mais pourquoi une telle renaissance et pourquoi maintenant ? Dans une interview pour Vulture, Amy Abrams, qui gère le catalogue du chanteur, a sa petite idée : « Les chansons de John Denver sont iconiques pour une génération et font désormais partie de la conscience collectiveBeaucoup de réalisateurs, de producteurs, d’acteurs, de monteurs et de music supervisors en étaient fans quand ils étaient plus jeunes et sont désormais dans une position où ils peuvent faire entendre la musique qu’ils aiment ».

A en croire Première, ce besoin de revenir en arrière a bel et bien poussé les réalisateurs à ranimer la flamme John Denver. Bong Joon Ho, metteur en scène d’Okja, a expliqué que son frère écoutait en boucle d’Annie’s Song quand ils étaient enfants et que la chanson le ramène à ses jeunes années. Pour Ben Wheatley, réalisateur de Free Fire, la chanson s’est imposée comme une évidence. “C’est la première image du film qui m’est venue : une camionnette Chevy qui tourne en rond dans un grand espace vide, avec un type en train de mourir au volant. Je me suis dit : “Quelle serait la chanson la moins appropriée à passer à ce moment-là ?' », a-t-il expliqué.

Les étoiles sont donc alignées pour John Denver. En cette période troublée pour les États-Unis, et particulièrement à Hollywood, le besoin de se réfugier dans un passé molletonné et supposément meilleur a forcément quelque chose de réconfortant. Et qui mieux pour retrouver cet « âge d’or » qu’un guitariste tellement amoureux de son État, le Colorado, qu’il a pris sa capitale pour nom (Denver) ? On peut regretter que le retour au premier plan de John Denver s’inscrive dans un mouvement assez conservateur. Mais on peut aussi se réjouir de voir ses belles mélodies donner un supplément d’âme à des films qui en manquent parfois cruellement.