Snobé, révolté, entarté ou simplement absent pour diverses raisons… Avant la projection en compétition de son dernier film Le Livre d’Image, retour sur l’histoire tumultueuse de Jean-Luc Godard avec le Festival de Cannes.

Article initialement publié sur europe1.fr le 11 mai 2018.

« Jean-Luc a promis d’être là… ce qui ne veut rien dire ». Au moment d’annoncer la sélection en compétition officielle au Festival de Cannes 2018 du Livre d’Image, le dernier film de Jean-Luc Godard, Thierry Frémaux a redoublé de prudence. Le délégué général du raout cannois a bien fait :  le cinéaste visionnaire de la Nouvelle Vague a fait faux bond au festival au dernier moment. Un rebondissement de plus dans une relation capricieuse et mouvementée. Retour sur l’histoire cannoise de « JLG » en cinq anecdotes croustillantes.

1960 : le camouflet pour A bout de souffle

Avec le 13e Festival de Cannes s’ouvre une nouvelle décennie de cinéma. La Nouvelle Vague est encore un concept un peu flou, porté par quelques jeunes réalisateurs : Jacques Rivette, François Truffaut, Claude Chabrol et donc Jean-Luc Godard. Après Les 400 coups de Truffaut, Prix de la mise en scène à Cannes en 1959, le réalisateur franco-suisse déboule en 1960 avec A bout de souffle, son premier long-métrage, clé de voûte de la Nouvelle Vague en construction.

Sorti en mars, le film, qui met en vedette Jean-Paul Belmondo, est un succès public (2,2 millions d’entrées) et critique. En mai, Jean-Luc Godard, 29 ans, présente donc son film sur la Croisette. Mais pas au Palais des festivals non, dans un petit cinéma local. Et pour cause : les organisateurs ont snobé A bout de souffle, pas sélectionné, seulement invité. « Ça m’aurait fait plaisir d’être sélectionné mais parce que ça m’aurait fait une chambre à l’œil », répond, taquin, le cinéaste, interviewé par François Chalais. Le début d’une grande histoire façon « Je t’aime… moi non plus ».

1968 : Godard emmène Mai 68 à Cannes

Huit ans plus tard et malgré une avalanche de chefs d’œuvre à son actif (Une femme est une femme, Le Mépris, Pierrot Le Fou, Masculin féminin, Made in USA), Jean-Luc Godard n’a toujours pas été sélectionné au Festival de Cannes (alors que Berlin et Venise se battent pour le faire venir chaque année). Pourtant, on retrouve encore le Franco-suisse, désormais porte-étendard de toute une génération de cinéastes, sur la Croisette en 1968. Godard n’a pas emmené de film dans ses valises mais un esprit de révolte, celui de Mai 68 : depuis des semaines, les étudiants et les ouvriers battent le pavé parisien.

Claude Lelouch, Jean-Luc Godard, François Truffaut, Louis Malle et Roman Polanksi, en plein débat à Cannes en 1968.

Jugeant la tenue du festival, qui s’est ouvert le 10 mai, absurde, un collectif de professionnels appelle dès le début à cesser les festivités. Le délégué général Robert Favre Le Bret s’y oppose fermement. Godard, Truffaut, Lelouch, Berri, Léaud et compagnie se rendent alors à Cannes pour lui forcer la main. « Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers et vous me parlez travelling et gros plan ! Vous êtes des cons ! », s’emporte Godard lors d’un débat avec les organisateurs. La suite est connue : le 18 mai, la joyeuse bande s’accroche aux rideaux pour empêcher la projection d’un film et le lendemain, la suite du festival est annulée et la Palme d’Or reste dans son placard.

1985 : une tarte à la crème pour le Détective

Finalement, 20 ans (!) après A bout de souffle, Jean-Luc Godard décroche sa première sélection officielle au Festival de Cannes en 1980 avec Sauve qui peut (la vie). Mais il repart bredouille, tout comme en 1982 avec Passion. Nouvelle chance trois ans plus tard avec Détective, un film avec « des acteurs et des stars », comme en parle « JLG » à l’époque, lui qui accueille Johnny Hallyday dans son univers.

Mais puisque rien n’est simple pour Godard à Cannes, il reçoit une tarte à la crème à la figure en se rendant à la projection ! Le plaisantin n’est autre que Noël Godin, « entarteur » belge célèbre, qui n’avait pas apprécié que le metteur en scène, plus anarchiste que catholique, réalise un film sur la Vierge (Je vous salue Marie, 1985). Loin de s’énerver, Godard réagit avec humour en se léchant les babines et qualifie l’incident de « rappel au cinéma muet » en interview. Pour la suite, Godard repartira encore sans prix de la Croisette cette année-là.

2010 : faux bond épisode 1, « les problèmes de type grec »

Reparti de nouveau les poches vides en 1987 (Aria, un film collectif), 1990 (Nouvelle Vague) et 2001 (Amore e rabbia), Jean-Luc Godard effectue son grand retour en 2010 avec Film Socialisme, un essai politique et sociologique, nouveau créneau du cinéaste. Sélectionné dans la catégorie Un certain regard, le long-métrage suscite la curiosité du landerneau cannois : que devient Jean-Luc Godard, lui qui est si peu médiatique et dont les derniers films expérimentaux sont restés confidentiels ?

« Avec le festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus »

Ceux qui espéraient lui poser la question en personne ont été déçus. Attendu sur la Croisette, Godard fait faux bond au festival à la dernière minute. Motif d’absence : la crise économique qui frappe la Grèce, comme il s’en explique à Thierry Frémaux dans une lettre. « Suite à des problèmes de type grec, je ne pourrai être votre obligé à Cannes. Avec le festival, j’irai jusqu’à la mort, mais je ne ferai pas un pas de plus. Amicalement. Jean-Luc Godard. » L’histoire ne dit pas si le lapin posé par le cinéaste a vexé le jury mais Film Socialisme n’a pas figuré au palmarès en 2010.

2014 : faux bond épisode 2, « par esprit de contradiction »

Plus les années passent, plus Godard se fait rare. Depuis Film Socialisme, c’est silence radio. Alors quand les organisateurs du Festival de Cannes annoncent la sélection, en compétition officielle, de son nouveau film Adieu au langage (« extraordinaire », vante Thierry Frémaux), l’excitation monte d’un cran. Avant de retomber très rapidement quand le réalisateur annonce, dans un message vidéo, son intention de rester chez lui : « Par esprit de contradiction, j’aimerais mieux qu’il n’y ait aucun prix. Qu’ils ne soient pas obligés de donner un petit prix, en général pour l’ensemble de sa carrière, que je sens un peu désobligeant aujourd’hui. J’en ai déjà eu cinq ou six, j’ai même eu un Oscar. »

Jean-Luc Godard consent tout de même à donner une interview à France Inter depuis sa maison en Suisse. L’occasion pour lui de parler de son film et de dire tout le bien qu’il pense de Quentin Tarantino, qui ne cesse de clamer son amour pour lui : « Il ne m’intéresse pas. C’est un faquin, un pauvre garçon. Mais tant mieux s’il est heureux… ». Heureusement pour Godard, Tarantino n’est pas membre du jury présidé par Jane Campion. Charmée par Adieu au langage, elle lui décerne le Prix du Jury. A 83 ans, le réalisateur remporte (enfin) son premier et unique prix à Cannes. En attendant Le Livre d’Image cette année ?

 

Hommages en affiches

Si l’histoire de Jean-Luc Godard à Cannes est assez tumultueuse, son esthétique de cinéma reste irrémédiablement associée au festival méditerranéen. La preuve avec le double hommage rendu par les organisateurs, en affiches, au cinéaste franco-suisse. En 2016, c’est Michel Piccoli qui monte les marches de la villa du Mépris, allégorie de la montée des marches cannoise, qui illustre l’affiche du festival. Rebelote en 2018 : exit le jaune, place au bleu azur de Pierrot Le Fou et au baiser mythique de Jean-Paul Belmondo et Anna Karina. D’aucuns diraient que ces affiches valent toutes les sélections du monde. On ne saurait leur donner tort…