ANALYSE – Sortis en même temps, « Le 15h17 pour Paris » de Clint Eastwood et « Stronger » de David Gordon Green offrent deux visions contrastées de la figure du héros américain face au terrorisme.

Hasard du calendrier, deux films mettant en avant des « héros » américains sont sortis au cinéma le 7 février. D’un côté, le très commenté 15h17 pour Paris, dans lequel Eastwood reconstitue le parcours des trois Américains – dans leur propre rôle, qui ont empêché une tuerie dans un Thalys en 2015. De l’autre, le plus discret Stronger, de David Gordon Green, portrait d’un survivant de l’attentat du marathon de Boston en 2016 (Jake Gyllenhaal), amputé des deux jambes et confronté à sa surmédiatisation. Deux films qui portent des regards très différents sur les héros ordinaires.

Passé vs Futur

La différence est d’emblée temporelle. Le film d’Eastwood installe la tentative d’attentat dans le Thalys comme le climax de l’histoire : elle prend place dans le dernier quart d’heure, tout le reste n’étant qu’un déroulé du parcours d’Anthony Sadler, Alek Skarlatos et (surtout) Spencer Stone pour arriver dans ce train maudit. On ne saura rien de l’impact qu’a eu l’événement traumatique du Thalys sur les trois amis et c’est bien dommage (la notoriété de Stone l’a entraîné dans une bagarre où il a été grièvement blessé).

Spencer Stone (à gauche) et Anthony Sadler jouent leur propre rôle.

Inversement, Stronger démarre avec l’explosion des deux bombes lors du marathon de Boston pour observer ensuite les séquelles physiques et psychologiques sur le « héros » Jeff Bauman. Branleur incapable de prendre la moindre décision, enfant dans un corps d’adulte, il doit non seulement réapprendre à marcher avec des prothèses, mais surtout accepter sa nouvelle vie. Résultat, le passé confortable de Jeff se heurte sans arrêt au présent qu’on lui impose et au futur qu’il ne maîtrise pas vraiment. Les temporalités dialoguent entre elles et ricochent sur le héros, exacerbant son caractère et ses doutes.

Dessine-moi un héros

L’autre fossé qui sépare les deux œuvres tient à leur approche diamétralement opposé de la figure du héros. Le 15h17 pour Paris, dont il n’y a rien à sauver si ce n’est un moment troublant de confusion entre fiction et réalité dans le final, occupe une place logique dans la filmographie d’Eastwood. En tant qu’acteur et réalisateur, il s’est fait l’apôtre des petites gens (Pale Rider, Impitoyable, Gran Torino) mais pas n’importe lesquelles : celles et ceux qui se bougent, qui ne cèdent pas au misérabilisme. Pas étonnant donc que le vieux Clint se soit épris de Spencer Stone, lui qui répète à qui veut l’entendre avoir toujours eu envie d’être utile et est obsédé par le sentiment d’être poussé vers un grand destin.

Mais le 37ème long-métrage d’Eastwood est aussi représentatif de ce qu’il peut faire de pire. Là où il aurait pu broder autour de la figure commune du « héros ordinaire », le cinéaste se complaît ici dans la glorification de la lutte armée. Le héros c’est celui qui prend les armes pour défendre son pays, celui qui « joue » à la guerre enfant et qui rêve noblement de la rejoindre une fois grand. A travers sa mise en scène biblique du destin de Stone (les deux autres sont des faire-valoir assez communs), qui a tout de la propagande militaire, Eastwood s’approprie ce héros viriliste et l’érige en modèle à suivre pour la « génération mauviette » qui se fait jour, selon lui, en Amérique.

Jake Gyllenhaal incarne le survivant Jeff Bauman.

Stronger, s’il n’invente rien et n’évite pas certains clichés du genre, a le mérite d’adopter l’humilité constante de son héros-malgré-lui. Après l’explosion, alors que les secours s’affairent autour de ses deux jambes mutilées, Jeff leur crie d’aller s’occuper d’un autre blessé. Opéré, il fournit au FBI une description du terroriste et devient le héros qui a contribué à son arrestation. Assailli par les caméras, porté aux nues par sa propre famille, contraint de s’exhiber en public, son nouveau statut l’étouffe. Tout l’enjeu du film et de l’histoire de Jeff est d’accepter cette héroïsation forcée pour ce qu’elle représente.

Là où Eastwood se contente de glorifier l’individualisme, David Gordon Green tisse une histoire collective. Derrière le déni de Jeff se cache le besoin vital de l’Amérique se se trouver un héros, de personnifier la résilience d’un peuple après l’attentat. Une évidence soulignée (certes grossièrement) lors du final au stade des Red Sox, où Jeff est interpellé par des fans qui lui expliquent comment son attitude impacte leur vie. Même peu bavard en public, la seule présence de Jeff donne une voix à ceux qui répondent à la violence par les mots. Un héraut plus qu’un héros finalement.

Des fortunes critique et publique diverses

En salles, Le 15h17 pour Paris et Stronger ont connu des destins différents. Le premier a profité de la présence d’Eastwood derrière la caméra pour s’imposer comme la grosse sortie de la semaine en France. Résultat : 200 000 entrées en première semaine et une 4ème place hebdomadaire. C’est peu pour Eastwood, la faute à des critiques négatives (2,7/5 pour la presse et 2,6/5 pour les spectateurs sur Allociné). Sans grosse promotion, Stronger a rassemblé un peu moins de 10.000 spectateurs en autant de temps, à peine plus aidé par les critiques (respectivement 2,6 et 3,7).

Même scénario du côté des États-Unis. Le 15h17 pour Paris, démoli par la critique (25% d’avis positifs sur Rotten Tomatoes), a cumulé 28 millions de dollars de recettes. Pas suffisant encore pour rembourser son budget de 30 millions sur son sol, d’autant que la promotion intensive a dû couter cher. Dans le même temps, Stronger, distribué dans cinq fois moins de cinémas mais soutenu par la presse (92% d’avis positifs), a amassé un peu plus de 4 millions de billets verts. Honnête pour un budget de 2,5 millions.