CRITIQUE – Après Godzilla, le studio Legendary s’attaque à King Kong avec un reboot esthétique, généreux et bouillonnant d’idées neuves. Un peu trop même.

Comment surprendre encore avec une histoire vieille de 83 ans ? Comment surpasser le chef d’oeuvre technique et narratif de Peter Jackson ? A ces deux questions, Kong: Skull Island répond deux choses : proposer une autre histoire et voir encore plus grand. Oubliez tout ce que vous savez du mythe de King Kong, oubliez ce qui a déjà été dit et fait. Le film de Jonathan Vogt-Roberts est un reboot, un vrai.

Adieu les années 30, ce nouveau film prend place en 1973, au lendemain de la fin de la guerre du Vietnam. Alors que l’odeur du napalm flotte encore dans l’air, une compagnie de soldats est chargée d’escorter un groupe de scientifiques chargés de cartographier la mystérieuse île du Crâne. Sauf que les initiateurs de la mission ont « oublié » de mentionner la présence d’un singe de 30 mètres de haut et que l’expédition a tôt fait de virer au carnage…

Le renouveau de Kong

Kong: Skull Island donne donc à voir une version alternative de l’histoire du singe géant, mais aussi des hommes et femmes qui ont le malheur de le croiser. Et c’est une sacrée troupe : un colonel désabusé (Samuel L. Jackson, fidèle à lui-même), des soldats vanneurs, un mercenaire cupide (Tom Hiddleston), une photographe de guerre (Brie Larson), des scientifiques un peu fous menés par un John Goodman en plein forme, et j’en passe.

Kong 4

L’autre nouveauté tient au contexte historique. Prenant place dans la foulée de la guerre du Vietnam, Kong: Skull Island est pensé comme une extension de ce sale conflit. Les soldats américains sont blessés dans leur orgueil par l’abandon décidé à Washington mais ont hâte de rentrer cher eux. Le film est parsemé de réflexions anti-militaristes, parfois grossières il faut bien le reconnaître. Mais elles ont le mérite d’exister.

Ce sont les bombes des scientifiques qui réveillent Kong et les autres créatures séculaires de l’île. C’est l’entêtement du colonel à vouloir abattre le singe qui conduit ses hommes au carnage. « Nous ne sommes pas en guerre », l’implore un scientifique. Peine perdue : tuer Kong est l’ultime mission d’un homme qui ne comprend plus le sens de son engagement, aveuglé par une guerre injustifiée et barbare.

Blockbuster ultra-esthétique

Mais Kong: Skull Island se démarque réellement de ses prédécesseurs par son esthétique. Le film est composé non pas de séquences cohérentes entre elles mais de « visions de cinéma » articulées les unes aux autres. Comprendre que le réalisateur et le monteur ont composé le film comme un album photo : les hélicoptères face à Kong dans le soleil couchant, Samuel L. Jackson qui se dresse face à la bête, des soldats agrippés à leur fusil dans la brume d’un cimetière de géants… Autant de plans graphiquement hallucinants.

Kong 3

Jonathan Vogt-Roberts joue avec l’environnement de l’île du Crâne (jungle épaisse, cimetière brumeux, fleuve marécageux) et accentue les couleurs (l’orange du soleil et du feu, le vert de la végétation) pour créer des images qui impriment la rétine, tellement fortes qu’on les croirait figées. Ce parti pris esthétisant a le mérite de conférer du caractère à ce Kong. Mais, inévitablement, cela donne aussi le sentiment que le réalisateur se regarde filmer, comme pour contempler la propre beauté de son oeuvre.

Narration maladroite

Ce parti pris formel singulier contraste avec le manque de cohérence narrative. Tour à tour fable antimilitariste, survival poisseux, épopée guerrière et film de monstres, Kong: Skull Island veut trop en faire. Comme on dit, le mieux est l’ennemi du bien et cela débouche sur des trames narratives assez mal dégrossies. Entre autres, le traditionnel petit faible de Kong pour l’héroïne blonde manque ici de consistance.

Kong 2

De même, l’humour nécessairement présent dans un film de ce genre, est assez mal dosé. A l’image des vannes entre soldats rescapés du crash initial alors que les corps des amis sont encore chauds ou du personnage incongru de John C. Reilly, le « comic relief » surgit parfois à des moments mal choisis.

Sur ces deux points, le King Kong de Peter Jackson reste un modèle d’équilibre. La dimension dramatique du film de 2005 était presque étouffante alors que dans la version 2017, on n’est jamais vraiment pris à la gorge par cette histoire de monstre. On navigue entre aventure légère et film catastrophe sans savoir vers quelle rive se diriger.

Un monstre plus qu’un singe

Et Kong dans tout ça ? Jonathan Vogt-Roberts ne commet pas la même erreur que Gareth Edwards avec Godzilla, l’autre monstre rebooté par le studio Legendary afin de lancer un univers cinématique gargantuesque. A trop vouloir mythifier le lézard radioactif, le réalisateur finissait par ne jamais le montrer, ou alors partiellement et dans la brume. Cette fois, pas de frustration : Kong est montré sous tous les angles, dès son premier contact avec les hommes, et dispose d’un temps d’écran assez important.

Kong 5

En 2005, Peter Jackson avait opté pour un Kong quasiment humain (la motion capture d’Andy Serkis aidait beaucoup). Une fois ses accès de rage passés, le visage et les émotions du singe géant étaient troublants d’humanité : il rit, il boude, il a peur… Kong version 2017 est un monstre. Une créature dénuée de tout sentiment, à l’exception de la vengeance des siens tués par les autres abominations de l’île. Logiquement, on s’attache donc peu au vieux singe.

Ancré dans les 1970s

Kong: Skull Island est aussi un film jukebox avec une playlist aussi monstrueuse que le singe géant. David Bowie, les Stooges, Creedance Clearwater Revival, etc., rythment les deux heures de Kong: Skull Island avec leurs classiques du rock 70s. Ce pourrait être très artificiel mais c’est fait intelligemment. La plupart des chansons font partie de la diégèse du film : elles sont intégrées à l’histoire en étant jouées par les soldats eux-mêmes sur des hauts-parleurs.

Que la musique soit aussi présente (une dizaine de titres) n’est pas anodin. Kong: Skull Island puise son identité dans l’époque tourmentée des 70s, entre aspirations artistiques débridées et divertissement de masse. Et à la fin, ça donne le premier vrai blockbuster de l’année. Régressif mais jouissif.

Kong : Skull Island, de Jonathan Vogt-Roberts (1h59). Avec Tom Hiddleston, Brie Larson, Samuel L. Jackson, John Goodman, Corey Hawkins, John C. Reilly…