CRITIQUE – Conçu comme une comédie un peu méta autour du Jean-Luc Godard de mai 1968, le nouveau film de Michel Hazanavicius est un pari audacieux et réussi.

Le Redoutable, c’est l’histoire d’un con. D’un type méprisant, arrogant, égoïste, cruel. Petite particularité, ce con c’est Jean-Luc Godard, figure tutélaire du cinéma français, capitaine de la Nouvelle Vague dans les années 50-60. Loin de tenter l’aventure du biopic exhaustif, Michel Hazanavicius (OSS 117, The Artist) s’attaque à la légende quand elle a basculé.

Nous sommes donc en 1968. Godard, auréolé de nombreux succès (À bout de souffle, Le Mépris, Pierrot Le Fou…) vient de finir La Chinoise, un essai éminemment politique, très mal reçu par la critique et le public. Dans le même temps, les universités commencent à bouillir et les rues ne vont pas tarder à s’embraser. Ces deux événements poussent « JLG » à faire sa propre révolution, se muant en cinéaste aussi incompris qu’incompréhensible, sous les yeux de sa femme, Anne Wiazemsky, première victime de cette transformation.

Le ridicule ne tue pas (mais fait rire)

La particularité du Redoutable est qu’il s’agit d’une comédie, loin, très loin du biopic académique. Hazanavicius, également scénariste, défend l’idée qu’on peut être un con et un génie en même temps. C’est sur cette dualité que repose toute la force comique du film. A travers les yeux d’Anne Wiazemsky, on voit Godard se transformer en artiste buté, méprisant et au final, un peu ridicule. S’ajoute à cela un humour très visuel (Godard ne cesse de tomber et de casser ses lunettes).

Le Redoutable 4

Sous les traits de Louis Garrel (méconnaissable et parfait), le réalisateur franco-suisse apparaît comme un enfant capricieux. Godard veut absolument jouer un rôle dans la révolution de mai 68, mais, à force de la théoriser pour lui-même, il finit par ne plus en comprendre les enjeux. Les débats dans les amphithéâtres de la Sorbonne, où Godard est hué par les étudiants, en font la démonstration. Obnubilé par « sa » révolution, il finit par la faire seul, dans son coin, sans réaliser qu’il s’éloigne d’Anne Wiazemsky (Stacy Martin, impeccable).

Cinéma radical

Après 68, Godard considère que le divertissement ne peut plus prendre le pas sur le message politique de ses films. Un choix induit par les réflexions faites par certains spectateurs qu’il rencontre, à l’image d’un homme croisé dans une manif’, qui lui dit : « Faut que vous fassiez des films avec Belmondo. Il est bon lui, il est marrant en plus ». Beaucoup de gens sont, en effet, passés à côté du sous-texte anarchiste de Pierrot Le Fou, au motif que c’est aussi un joli road-movie.

Le Redoutable 3

Pour ne plus être mal interprété, Godard tombe donc dans la radicalité. Il opte pour un cinéma libre, débarrassé des contraintes techniques, financières, hiérarchiques et scénaristiques. Aussi « un cinéma sans spectateur » comme le remarque, avec humour, un de ses amis révolutionnaire. Mais peu importe. Godard a fait son choix, ce qui selon lui, lui confère le droit de juger. Peut-être plus que les bourgeois et les capitalistes, Godard méprise profondément ceux qui, comme Anne, n’ont pas choisi de camp.

Hommage au cinéma de Godard

On retrouve dans Le Redoutable, présenté en compétition à Cannes, les deux moteurs du cinéma d’Hazanavicius. D’abord, des dialogues finement écrits. Les bons mots jaillissent en permanence, jusque dans les scènes de dispute du couple. « C’est impossible de s’engueuler avec toi », envoie Anne Wiazemsky. « Ce n’est pas parce que je me suis trompé que j’avais tort », rétorque « JLG », le plus sérieusement du monde.

Le Redoutable

Par ailleurs, Hazanavicius montre encore une fois qu’il est passé maître dans l’art de la référence. Comme La Classe Américaine, les OSS 117 et The Artist, Le Redoutable est un pastiche, cette fois du cinéma de Godard. Voix off, regards caméra, textes écrits sur les murs, chapitrage et même réflexions méta (« Les acteurs sont des cons », dit Godard/Garrel) : tout le cinéma de « JLG » est là. En ce sens, Le Redoutable est aussi un bel hommage au Godard pré-68.

Regrets cinéphiles

Adaptation de la version de l’histoire écrite par Anne Wiazemsky, Le Redoutable formule plus une critique de Godard l’homme, que de Godard cinéaste. Ce n’est pas un procès de son cinéma mais de son attitude méprisante autant que méprisable. Tout au long du film, on sent poindre les regrets du cinéphile Hazanavicius qui, comme bien des gens, aurait aimé que « JLG » continue à faire des films populaires audacieux.

Le Redoutable 6

C’est pour cette raison que Godard est montré ici comme un type qui ouvrait des portes puis les a fermées une à une jusqu’à ne plus voir le monde et le cinéma qu’à travers le prisme réducteur de la Révolution, qu’il ne parvenait pas à définir lui-même. Bien sûr, avec son cinéma expérimental post-68, Godard a ouvert d’autres portes, mais bien peu de gens se sont aventurés à le suivre, en comparaison avec ses débuts en fanfare.

Excellente comédie de niche

S’il sortait de sa réserve, Jean-Luc Godard jugerait sans doute durement Michel Hazanavicius. Avec Le Redoutable, comme avec ses films précédents, le réalisateur se pose encore un peu plus en artisan d’un cinéma populaire, mais qui n’oublie pas d’être exigeant, dans la forme comme dans le fond. Une non-radicalité que détesterait sûrement Godard. Mais au diable l’avis d’un vieil aigri. Le Redoutable est un film drôle, touchant, ingénieux, qui surnage dans le tout-venant des comédies françaises.

Le Redoutable 2

En revanche, il faut avoir en tête que Le Redoutable reste un film sur la naissance de Godard maoïste. De quoi intéresser les cinéphiles, mais pas sûr que le grand public, en particulier les jeunes qui ne connaissent pas le cinéaste franco-suisse, se passionne pour ce portrait. Reste qu’on ne peut qu’inciter tout le monde à y aller, ne serait-ce que parce qu’on sort de la salle avec une furieuse envie de revoir un bon Godard.

Le Redoutable, de Michel Hazanavicius (1h47). Avec Louis Garrel, Stacy Martin, Bérénice Béjo, Micha Lescot, Grégory Gadebois…