CRITIQUE – Sorti en salles le 25 janvier, Lumière ! L’aventure commence est un documentaire inestimable. Thierry Frémaux et l’Institut Lumière ont restauré une centaine de films tournés par les pères du cinéma. Moteur ! Ça tourne !

L’histoire est connue. En 1895, les frères Louis et Auguste Lumière inventent le cinématographe, un appareil qui capture le mouvement. Le 19 mars, ils réalisent le premier film de l’histoire : La sortie de l’usine Lumière, 50 secondes pour l’éternité. Suivront d’autres petits métrages rentrés dans la légende : L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, L’arroseur arrosé, etc. L’aventure du cinéma était lancée.

En 2015, à l’occasion des 120 du cinématographe, Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière avait rendu hommage aux frères Lumière lors du Festival de Cannes, dont il est le directeur général. Au lieu de se contenter d’un portrait ou d’un documentaire classique avec intervenants, Thierry Frémaux a opté pour une sélection. L’Institut Lumière a rénové 108 des 1422 films réalisés par les frères Lumière entre 1895 et 1902. Lumière ! L’aventure commence a finalement bénéficié d’une sortie en salles fin janvier.

Cinéastes sociologiques

Les films sont classés par thèmes : débuts, travail, loisir, enfance, voyages… Une façon pour Thierry Frémaux – narrateur qui ne manque pas de superlatifs – de montrer le legs quasiment sociologique des frères Lumière. Ils filmaient leurs amis, leur famille, les enfants, leslumiere-affiche travailleurs, les voitures, les bateaux… Le tout à hauteur d’homme, conformément au commandement que Louis Lumière donnait à ses opérateurs : « Filmez la rue« .

Les 108 films sélectionnés forment un témoignage riche de la vie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. On y voit les tenues recherchées des bourgeois et les pieds nus des pauvres. L’ancien Palais du Trocadéro et la Tour Eiffel. Les voitures à cheval et les cyclistes. Mais aussi des scènes au Maghreb, à New York, au Vietnam, au Japon… Un tour du monde oeuvre d’Alexandre Promio, le « Tintin opérateur » des Lumière.

Les films des Lumière sont à mi-chemin entre le documentaire et la fiction. Ils capturaient des moments souvent improvisés – il suffit de voir le regard surpris des passants – et d’une grande banalité (le passage des voitures sur les Champs-Elysées par exemple). Mais Louis derrière la caméra et Auguste devant ont vite compris qu’ils pouvaient mettre en scène leurs histoires et diriger des acteurs amateurs. A ce titre, il n’y a pas une mais trois versions de La sortie de l’usine Lumière.

Splendide restauration

Que ce soit Louis ou l’un de ses opérateurs qui tourne la manivelle, tous les films sont marqués par une même préoccupation : le cadre. Le cinématographe n’étant pas mobile, les Lumière misaient tout sur un cadrage parfait. Ils parvenaient ainsi à capter une, deux voire trois actions en même temps, sur plusieurs plans. Certains films ont des allures de tableaux, d’autres de photographies avec du mouvement uniquement en arrière-plan.

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La catalogue Lumière n’aurait pas la même force aujourd’hui sans l’époustouflant travail de restauration effectué par l’Institut Lumière et le CNC. 120 ans après, les films sont d’une netteté inattendue. Cela vaut autant pour les personnages que pour les arrière-plan, preuve que le cinématographe était un appareil exceptionnel. Rien que pour cela, Lumière ! est un film nécessaire.

Pêché mignon de cinéphile

Néanmoins, le film ne plaira pas à tout le monde. Les cinéphiles et les historiens apprécieront certainement l’inestimable valeur des courts-métrages ainsi rénovés et commentés. Les mélomanes se réjouiront des partitions calmes mais traversées de fulgurances de Camille Saint-Saëns, contemporain des Lumière. Les autres trouveront probablement le temps long et se diront que parfois, les pères du cinéma filmaient des scènes fort peu intéressantes.

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En réalité, le seul problème du documentaire vient de sa forme. En effet, 108 films de 50 secondes mis bout à bout, c’est trop. Non pas que Lumière ! traîne en longueur (1h30 au total). Mais les films ne sont montrés qu’une fois avant d’enchaîner sur le suivant. On aimerait s’attarder sur certains, les revoir pour mieux observer la finesse du cadrage ou un effet comique qui nous aurait échappé.

Passée cette frustration, Lumière ! apparaît comme un document historique exceptionnel. Thierry Frémaux a su capté à la perfection l’état d’esprit des Lumière quand ils « inventèrent » le cinéma il y a plus d’un siècle, entre allégresse et plongée dans l’inconnu. Le mot de la fin est pour Louis Lumière, tout premier cinéaste de l’histoire : « Le cinéma amuse le monde entier. Il enrichit les gens. Que pouvions-nous faire de mieux et qui nous donne plus de fierté ? »