Où se situe Silence dans la filmographie colossale de Martin Scorsese ? A l’occasion de la sortie de son dernier film, Serial Ciner tente l’impossible classement des 24 longs-métrages du maître cinéaste.

74 ans dont 50 derrière la caméra. 24 longs-métrages dont une pelletée de chefs d’oeuvre. Martin Scorsese est ce qu’il convient d’appeler un monstre sacré. Une figure tutélaire pour des générations de cinéastes et de cinéphiles. Surtout, le New-Yorkais est éternel. Des réalisateurs révélés dans la période du Nouvel Hollywood, Martin Scorsese est le seul avec Steven Spielberg à avoir négocié avec succès le tournant du millénaire.

Connu du grand public pour ses films sur la mafia où la violence règne en maître, Scorsese a pourtant développé une filmographie variée où gravitent les questions de la famille, de l’amitié, de la rédemption, des croyances, de la destinée… Alors que sort en salle Silence, (chef d’)oeuvre d’une vie explorant les fondements de la foi, pourquoi ne pas tenter l’impossible ? C’est parti pour le classement des films de Martin Scorsese, du pire moins bon au meilleur.

24. Alice n’est plus ici

1974, avec Ellen Burstyn, Alfred Lutter, Kris Kristofferson, Diane Ladd…

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Martin Scorsese est intimement associé à des rôles masculins très virils, de Jake LaMotta à Jordan Belfort. Ce qui n’empêche pas sa filmographie d’être parsemée de femmes au caractère bien trempé. Alice Hyatt rentre dans cette catégorie. Maltraitée par les hommes, lessivée par la vie, elle survit pour son fils. Un rôle qui a valu un Oscar à Ellen Burstyn. Une distinction un peu incompréhensible tant Alice crie et pleure trop pour susciter l’empathie. Un road movie bruyant et pénible.

23. Le Temps de l’Innocence

1993, avec Daniel Day-Lewis, Winona Ryder, Michelle Pfeiffer…

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Martin Scorsese s’essaye au film d’époque et malgré sa virtuosité, tombe dans tous les écueils du genre. D’emblée plombée par des décors chargés et des dialogues pompeux, cette énième variation sur le thème de l’amour impossible est, en plus, insupportablement longue (2h20). Daniel Day-Lewis est impeccable mais trop seul dans ce film qui n’a pas grande-chose de scorsesien.

22. New York New York

1977, avec Robert de Niro, Liza Minnelli…

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Martin Scorsese aime la musique, en particulier le rock et le jazz. Ce n’est donc pas une surprise de le voir réaliser une comédie musicale. Plus précisément l’histoire d’amour entre une chanteuse et un saxophoniste. Le film transpire de l’amour de Scorsese pour le jazz, tant dans l’ambiance que dans les chansons. Liza Minnelli s’en donne d’ailleurs à coeur joie et resplendit sur le légendaire morceau-titre New York New York. Sauf que c’est plat. Et un faux rythme sur 2h40 c’est ennuyant.

21. Kundun

1997, avec Tenzin Thuthob Tsarong et que des acteurs tibétains…

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Vingt ans avant Silence, Martin Scorsese avait déjà consacré un film entier à l’essence de la foi en retraçant la jeunesse du 14ème Dalaï-Lama. Prise de risque maximale et… gros bide. Personne (ou presque) n’a vu cette fresque biographique (elle repose sur des entretiens avec le Dalaï-Lama lui-même). C’est pourtant une oeuvre très belle, servie par une photo et une musique très délicates. Mais l’histoire, trop subjective, manque d’enjeux.

20. Hugo Cabret

2011, avec Asa Butterfield, Chloë Grace Moretz, Ben Kingsley, Sasha Baron Cohen…

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Après quatre films tournés avec Leonardo DiCaprio, Scorsese décide de se changer les idées avec un petit conte qui cache en réalité un immense hommage au cinéma. Avec son talent, le cinéaste offre un film pour enfants très rythmé et rempli de personnages attachants. A l’image de son héros mordu de mécanique, Scorsese s’amuse avec la caméra. On sent qu’il se fait plaisir en parlant de George Méliès mais Hugo Cabret reste un film mineur.

19. La Couleur de l’Argent

1986, avec Paul Newman, Tom Cruise, Mary Elizabeth Mastrantonio…

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Pour son 10ème film, Scorsese réunit Tom Cruise, alors en pleine ascension, et le vétéran Paul Newman autour d’une table de billard. Un duel amical de plus en plus tendu au fur et à mesure que les rivalités éclatent. Les femmes et l’argent divisent ces deux acteurs dans un duel d’anthologie. A la clé : un Oscar pour Paul Newman. Ancré dans une Amérique très terne, c’est un film qui se veut le reflet de son époque. Malheureusement, il s’oublie assez vite.

18. A Tombeau Ouvert

1999, avec Nicolas Cage, John Goodman…

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Un Taxi Driver 2.0 mâtiné d’After Hours. Dans un New York sombre, Nicolas Cage incarne un infirmier hanté par les victimes qu’il n’a pas sauvées et trop épuisé par son travail pour avoir la force de le quitter. Thelma Schoonmaker fait des miracles avec son montage fou, fait de surimpressions et de plans flash. Ça va à 2000 à l’heure, c’est épuisant. Mais quitte à prendre un coup de poing en pleine face, revoyez Taxi Driver, bien mieux maîtrisé.

17. La Dernière Tentation du Christ

1988, avec Willem Dafoe, Harvey Keitel, Barbara Hershey…

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Religion encore avec le premier gros projet de Scorsese, et déjà un accouchement difficile. Et pour cause, cette vision de Jésus qui ne serait qu’un homme ordinaire, soumis à la tentation et au doute, hérisse toujours le poil des catholiques traditionalistes. Au-delà de la polémique, cette lubie de Scorsese avait tous les ingrédients d’un chef d’oeuvre : les acteurs investis, les paysages écrasants, la dimension mythologique. Mais on sent en permanence que Scorsese a été restreint par son propre médium, le cinéma, pour une fois trop étroit.

16. Bertha Boxcar

1972, avec Barbara Hershey, David Carradine…

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Deuxième film et déjà, tout le cinéma de Scorsese est là. La volonté de raconter les moments fondateurs des États-Unis (ici la Grande Dépression), la violence, le symbolisme omniprésent (voir la magistrale scène de crucifixion)… Bertha Boxcar est un « train-movie » entraînant, abordant avec sincérité les thèmes du syndicalisme, de l’amitié, de la simplicité de la vie. Pas un grand film mais vaut le coup d’oeil, ne serait-ce que pour la lumineuse Barbara Hershey.

15. Who’s That Knocking At My Door

1967, avec Harvey Keitel, Zina Bethune…

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Avant Bertha Boxcar, Scorsese avait déjà frappé fort pour son premier long-métrage. A seulement 25 ans, le cinéaste en herbe fait preuve d’une fascinante maturité. En effet, au milieu d’une romance amusante, surgit la délicate question du viol. Dans une esthétique très inspirée de la Nouvelle Vague, Scorsese filme autant New York que ses personnages, avec parfois des fulgurances géniales, à l’image de la scène de sexe sur fond de Doors. Magnétique.

14. Aviator

2004, avec Leonardo DiCaprio, Cate Blanchett, Kate Beckinsale…

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En dressant le portrait sans fard de l’aviateur, businessman et réalisateur Howard Hughes, Scorsese exploite pleinement le potentiel de Leonardo DiCaprio. Ce dernier incarne à la perfection toutes les facettes de l’homme, excentrique, charmeur mais aussi malade reclus dans son palace. Un biopic classique dans sa forme mais néanmoins aussi passionnant que son modèle d’origine. Pour ne rien gâcher, la reconstitution de l’époque dorée d’Hollywood est très soignée.

13. Mean Streets

1973, avec Robert de Niro, Harvey Keitel, David Proval…

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Il suffit parfois d’une scène pour qu’un film vous marque à jamais. Pour Mean Streets, c’est un jeune Robert de Niro qui débarque comme un prince dans un bar new-yorkais baigné d’une lumière rouge sang sur fond de Jumpin’ Jack Flash, des Rolling Stones. Le reste, c’est une histoire d’amitié destructrice, des petits voyous qui vivent au jour le jour… Bref, un prélude aux grands films de mafia qui suivront mais qui n’a pas grand-chose à leur envier.

12. La Valse des Pantins

1983, avec Robert de Niro,  Jerry Lewis, Liza Minnelli…

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Drôle de film que cette Valse des Pantins. Tout juste sorti du puissant Raging Bull, le duo Scorsese/De Niro effectue un virage à 180° pour s’attaquer au monde cruel des humoristes. A travers les tentatives répétées de Rupert Pupkin, comique raté prêt à tout pour avoir son fameux quart d’heure de célébrité, le réalisateur critique les nouveaux vices d’une société narcissique et individualiste. Réflexion acide et vrai malaise. Le pire ? 34 ans plus tard, rien n’a changé…

11. Shutter Island

2011, avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley…

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A ceux qui ne connaissent pas Dennis Lehane : lisez-le ! L’auteur de Mystic River, Gone Baby Gone et donc Shutter Island (entre autres) est un des plus grands écrivains du XXIe siècle. Adapter l’enquête tortueuse de deux US marshals dans un hôpital psychiatrique secret en 1954 n’avait rien d’aisé. Pourtant, Scorsese capture parfaitement l’ambiance glauque et inquiétante de ce thriller à tiroirs. La descente aux enfers mentale de Leonardo DiCaprio est captivante de bout en bout.

10. Casino

1995, avec Robert de Niro, Sharon Stone, Joe Pesci…

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Le plus scorsesien des Scorsese. Où il est question de pouvoir, d’ambition, d’amitié, d’argent, de mafia, d’ombre et de façades… Autant de thèmes qui font le cinéma de Scorsese. Le lien entre tout ça ? La violence. Celle d’un couple qui s’insulte et se déchire. Celle d’un ami qui sombre dans une spirale destructrice. Et celle d’un « Roi de Vegas », Robert de Niro, qui pense maîtriser son royaume mais ne peut empêcher la violence de gangréner sa vie. L’une des plus grandes « rise and fall story » jamais vue à l’écran.

9. Les Infiltrés

2006, avec Leonardo DiCaprio, Jack Nicholson, Matt Damon, Mark Wahlberg…

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Martin Scorsese pouvait-il réussir un film de mafia sans Robert de Niro ? Au vu des chefs-d’oeuvre du duo, les attentes étaient énormes à la sortie des Infiltrés (remake d’un film hong-kongais), enquête croisée entre policiers et criminels par l’entremise de deux « bleus ». Pari réussi grâce à une tension de tous les instants, catalysée lors de scènes mémorables. Pour son dernier grand rôle, Jack Nicholson est effrayant face aux jeunes DiCaprio et Damon. Quant à la BO, elle est tellement appropriée que la musique des Dropkick Murphys résonne à jamais dans les oreilles…

8. Les Nerfs à Vif

1991, avec Robert de Niro, Nick Nolte, Jessica Lange, Juliette Lewis, Robert Mitchum…

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Entre Les Affranchis et Casino, Scorsese et De Niro se retrouvent pour un thriller poisseux assez inattendu. Dans la moiteur de La Nouvelle-Orléans, une crapule est bien décidée à se venger de son avocat. Sec et tatoué, De Niro est physiquement terrifiant quand il s’en prend à la famille du bon Nick Nolte. Les deux hommes se livrent un duel électrique et tant pis pour les dommages collatéraux. Encore plus angoissant que l’original de 1962 avec Gregory Peck et Robert Mitchum, excusez du peu.

7. Silence

2017, avec Andrew Garfield, Adam Driver, Liam Neeson…

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Il aura donc fallu près de 30 ans à Martin Scorsese pour parvenir à exprimer cette réflexion sur la foi qui le torture personnellement : peut-on croire en Dieu quand la violence nous entoure et nous étouffe ? La réponse tient en 2h40 et repose sur l’interprétation troublante d’Andrew Garfield en jeune prêtre jésuite désemparé par les persécutions anti-chrétiens dans le Japon du XVIIe siècle. Avec Silence, Scorsese tient enfin le chef d’oeuvre religieux qu’il cherchait.

6. Les Affranchis

1990, avec Ray Liotta, Robert de Niro, Joe Pesci…

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« Aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours voulu être un gangster ». Par ces mots commence le voyage initiatique de Henry Hill, jeune voyou ambitieux qui va intégrer la puissante mafia new-yorkaise. Avec ascension par la phase séduisante (amitié, famille, argent) et chute par l’à-pic (violence, trahison, meurtre). Les Affranchis, c’est le prototype du film de mafia. Un classique ponctué de scènes magistrales : Joe Pesci au restaurant (« What do you mean I’m funny ? »), la cuisine italienne en prison…

5. Gangs of New York

2002, avec Leonardo DiCaprio, Daniel Day-Lewis, Brendan Gleeson, Cameron Diaz…

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Que Martin Scorsese s’attaque un jour à la fondation de New York et des États-Unis ne relevait pas du « si » mais du « quand ». Ce fut chose faite en 2002 avec Gangs of New York. Une reconstitution fourmillante de détails des années 1860, quand la ville était partagée entre racisme et espoir, entre crasseux et bourgeois. Là encore, la violence se révèle fondatrice, cristallisée dans l’affrontement final onirique entre Daniel Day-Lewis et Leonardo DiCaprio. Une fresque qui prend littéralement aux tripes.

4. After Hours

1985, avec Griffin Dunne, Rosanna Arquette…

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C’est peut-être bien le film le moins connu de Martin Scorsese.  Sorti au milieu de la période un peu faible du cinéaste (les années 80), After Hours est pourtant sa réalisation la plus fiévreuse. Le pitch est simple : après une rencontre, un homme va vivre une soirée cauchemardesque, trimballé d’un lieu à un autre comme un pantin, sans la moindre pause et avec des emmerdes qui s’accumulent. Ça va à 2000 à l’heure, ça prend à la gorge et ça vous laisse sonné. L’enfer c’est les autres et ça ne s’arrête jamais.

3. Taxi Driver

1976, avec Robert de Niro, Jodie Foster, Harvey Keitel…

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Un taxi jaune qui émerge dans la brume, direction les bas-fonds immoraux de New York. Quelques notes de jazz de l’immense Bernard Herrmann. Un homme, un flingue, une veste militaire, une coupe iroquoise et des répliques qui claquent. Une prostituée mineure, un mac, du sang partout. Taxi Driver est une oeuvre faite de symboles, un film aussi choquant en 1976 qu’en 2017. Le meilleur film sur la vie post-Vietnam de soldats déséquilibrés avec le meilleur personnage de cinéma.

2. Le Loup de Wall Street

2013, avec Leonardo DiCaprio, Jonah Hill, Margot Robbie…

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Comment un réalisateur de 71 ans a-t-il réussi à tourner un film aussi furieux ? Comment arriver à maîtriser une folie aussi bordélique que cocaïnée ? Comment cadrer un personnage qui ne cesse de repousser les limites ? Comment rendre « sympathique » un homme aussi immonde qu’indécent ? On a beau voir et revoir Le Loup de Wall Street, on peine toujours à comprendre la folie de ce film. Une gifle monumentale mais on en redemande.

1. Raging Bull

1980, avec Robert de Niro, Joe Pesci, Cathy Moriarty…

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Raging Bull, c’est la quintessence du cinéma de Martin Scorsese. Du cinéma tout court. Il suffit pour s’en convaincre de regarder l’introduction du film. Soit Jake LaMotta (De Niro habité par le rôle), sautillant au ralenti sur un ring de boxe plongé dans les vapeurs de chaleur, son peignoir relevé sur la tête, filmé en plan fixe sur l’enivrant Intermezzo de l’opéra Cavaliera Rusticana. Toute la puissance évocatrice du 7ème art en deux minutes. Et ce n’est que le début d’un chef d’oeuvre bouleversant. Inégalé et inégalable.