CRITIQUE – Malgré la performance XXL de Jessica Chastain, Miss Sloane a été snobé aux États-Unis. Pourtant, ce portrait d’une lobbyiste sans foi ni loi n’est pas dénué d’intérêt.

Les Oscars sont passés, la saison des récompenses est terminée mais quelques films bâtis pour les cérémonies continuent de nous arriver. Thriller politique formellement classique, Miss Sloane entre dans cette catégorie de longs-métrages conçus comme des véhicules destinés à porter leur actrice au sommet. Sauf que ni Jessica Chastain ni le film de John Madden (réalisateur de Shakespeare in Love) n’ont reçu la moindre statuette…

Qu’est-ce qui a cloché ? Certes Miss Sloane n’est pas un grand film mais il reste un thriller plaisant à regarder, servi par l’interprétation impériale de Jessica Chastain. Non, la raison est toute autre : cette histoire d’une lobbyiste qui s’engage contre la prolifération des armes à feu n’a pas vraiment plu outre-Atlantique. Malgré des critiques positives, le film a été un échec retentissant avec 3,5 millions $ de recettes, pour un budget de 13 millions. La toute-puissante NRA (le lobby pro-armes) a fait campagne contre le film et le public ne s’est pas déplacé en salles.

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Une lobbyiste victime des lobbies

Miss Sloane s’est involontairement transformé en « film méta » : la vie du film se confond étrangement avec son sujet, à savoir des lobbyistes qui mettent en lumière (dans le film) ou enterrent (dans la réalité) un projet. En s’attaquant de front à la question de la régulation des armes à feu, John Madden connaissait les risques. Ça n’a pas loupé : malgré ses qualités, Miss Sloane est désormais voué à l’anonymat, tandis que la performance de Jessica Chastain est passée sous silence (tout juste une nomination aux Golden Globes).

Espérons à présent que la France et l’Europe sauront réserver un accueil un peu plus chaleureux à ce film qui mérite mieux que le sort qu’il a connu aux États-Unis. Car Miss Sloane ne manque pas d’intérêt. Même si pour apprécier le combat de la lobbyiste Elizabeth Sloane, il faut commencer par parler de ses failles, inhérentes au genre du « film à Oscars« . La réalisation de John Madden est assez transparente, la musique dramatique trop martelée et la construction très classique. Miss Sloane aurait clairement gagné à être plus sobre et subtil.

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Sherlock chez les lobbyistes

Ces défauts pèsent inévitablement sur le film, correct mais pas assez singulier pour être mémorable. Néanmoins, Miss Sloane parvient à dépasser son statut de prototype à récompenses et à proposer quelques bonnes idées. La première est de ne pas avoir fait d’Elizabeth Sloane une héroïne, un chevalier blanc au service de causes justes. La femme interprétée par Jessica Chastain n’est pas une « gentille », elle ne défend pas le contrôle des armes par conviction. C’est une lobbyiste pure et dure : cynique, carriériste, inamicale, manipulatrice et autoritaire. Quinte flush.

Sa manie de toujours vouloir jouer en solo n’est pas sans rappeler le Sherlock Holmes interprété par Benedict Cumberbatch dans la série de la BBC. Intelligente, Elizabeth Sloane a toujours un coup d’avance sur tout le monde, ce qui l’empêche de vivre dans le présent. Au passage, Jessica Chastain confirme qu’elle est la meilleure quand il s’agit d’incarner des femmes directives, fortes. Elle parvient à semer le doute dans l’esprit du spectateur. Faut-il avoir de l’empathie pour cette femme ou la mépriser ?

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Intrigue à tiroirs

Miss Sloane est par ailleurs un long-métrage rythmé. L’alternance entre le déroulement de la campagne avec son lot de coups tordus et des flash-forward de l’audition au Sénat d’Elizabeth Sloane, construit une intrigue à tiroirs qui rythme bien les 2h10. Il faut être attentif à chaque mouvement des acteurs de ce jeu de dupes. C’est une partie d’échec qui se joue et la moindre saute de concentration s’avère être fatale.

Le film de John Madden s’en sort donc avec les encouragements. Paresseux par moments mais efficace dès qu’il se met en route. Le fait que l’action se déroule à Washington, le décompte des députés à convaincre, les chantages et les trahisons, le personnage principal manipulateur : tout dans Miss Sloane rappelle la saison 1 de House of Cards. C’est un compliment.

 

Miss Sloane, de John Madden (2h12). Avec Jessica Chastain, Mark Strong, Gugu Mbatha-Raw, Alison Pill, Michael Stuhlbarg, John Lithgow…