CRITIQUE – Follement singulier, Moonlight est un film aussi inattendu qu’imparfait. Mais l’audacieuse histoire de ce jeune afro-américain, homosexuel refoulé, mérite d’être vue pour le message et les espoirs qu’elle porte.

A ceux qui affirment que le cinéma américain est devenu insipide et uniforme, Moonlight apporte une réponse cinglante. Qu’un tel film ait pu voir le jour, sortir en salles et bénéficier d’une belle médiatisation critique et publique relève du miracle. On ne peut que se réjouir de le voir nommé aux Oscars, tant il se révèle aussi nécessaire que politique.

Moonlight est l’histoire d’un éveil. Celui de Chiron, un jeune afro-américain qui vit avec sa mère dans un quartier pauvre de Miami. Le réalisateur Barry Jenkins filme à trois étapes charnières de sa vie – 9, 16 et 26 ans -, la découverte, le refoulement et l’acceptation par le protagoniste de son homosexualité. Un sujet complexe tant sur le fond que sur la forme.

La nuit, tous les Noirs sont bleus

Moonlight est un film singulier qui provoque parfois un sentiment étonnant et rare de jamais-vu. A commencer par le casting, composé uniquement d’acteurs et actrices noirs, figurants compris. Cherchez bien, vous ne trouverez pas trace d’un tel choix ailleurs. Il n’y a pas non plus de réelles têtes d’affiche.

Pour manoeuvrer un tel film, il fallait du doigté et beaucoup d’empathie. Derrière la caméra, Barry Jenkins trouve le ton juste en couvant littéralement ses personnages de ses mouvements tourbillonnants. Son talent donne naissance à des scènes très marquantes, parfois oniriques, comme l’émouvant baiser échangé au clair de Lune sur la plage de Miami par deux adolescents noirs.

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Auréolé de cette dimension politico-artistique, Moonlight aurait pu être un grand film, du genre qui prend aux tripes, remue le cerveau voire arrache une larme. Il ne l’est finalement que pendant un peu plus d’une heure (sur 1h50).

Eveil d’un enfant adulte

La première partie du film se veut une réflexion sur l’éducation. Entre un père absent, une mère junkie et des camarades qui le stigmatisent et le traitent de « tapette », Chiron est un garçon qui n’a pas eu d’enfance. Comment se construire sans modèle ? Pour le frêle jeune homme, un dealer amical et baraqué fera l’affaire.

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La deuxième partie aborde une période plus classique des « coming of age movies » : l’adolescence. Période cruelle pour un jeune homosexuel, persécuté par des camarades obnubilés par les filles et le culte du corps. Chiron ressasse les idées noires jusqu’à ce qu’une rencontre l’amène à accepter sa sexualité différente, avec à la clé une des plus belles scènes de l’année.

Rupture de l’empathie

La force des deux premières parties tient autant au jeu mutique des deux jeunes garçons (Alex Hibbert et Ashton Sanders) qu’aux acteurs secondaires, criant de vérité. Mahershala Ali crève l’écran aux côtés d’une Naomie Harris méconnaissable. Quand ils s’éclipsent lors de la troisième partie, le film perd son équilibre. Le mutisme de Chiron adulte devient pesant malgré la cohérence de ce trait de caractère avec le parcours du personnage.

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La coupure avec l’adolescence est trop brutale, rompant ainsi le lien d’empathie qui unissait jusqu’ici le spectateur au personnage, devenu en apparence une copie de son père de substitution. Dès lors, les tensions qui structurent le film retombent. Le face-à-face final entre Chiron et son ami d’enfance tombe un peu à plat malgré de belles idées de mise en scène. Dans son dernier quart, Moonlight avance sans but et la fin, certes belle et émouvante, n’en est pas  vraiment une.

Un film audacieux et nécessaire

De Moonlight, il ne faut pas retenir le film inégal qui commence mieux qu’il ne se termine. Sans pour autant éluder ce défaut, ce serait passer à côté de ce qui fait la force de l’oeuvre : les émotions. Le second long-métrage de Barry Jenkins en est chargé. Il introduit de la tendresse au milieu de la cruauté, de la solidarité au milieu de la pauvreté et de l’amitié au milieu de la solitude.

Le traitement de l’homosexualité se fait sans bruit mais sans fard non plus. D’abord confronté aux moqueries de ses camarades, Chiron aborde sa sexualité crûment. Ce qui l’amène dès le plus jeune âge à se demander s’il est une « tapette ». Dans un Miami pauvre où la virilité est une valeur essentielle pour les hommes, Chiron refoule son homosexualité.

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Imparfait, Moonlight n’en est pas moins un jalon essentiel d’un cinéma audacieux. La preuve qu’une bonne histoire vaut plus qu’un casting de rêve. La preuve que la diversité est toujours enrichissante. La preuve que le cinéma peut et doit parler de tout.

Moonlight, de Barry Jenkins (1h51). Avec Alex Hibbert, Ashton Sanders, Trevante Rhodes, Mahershala Ali, Naomie Harris, Janelle Monae…