EDITO – La polémique autour de la sélection à Cannes de deux films Netflix qui ne sortiront pas en salles est symptomatique de l’incapacité de certains acteurs du 7ème art à accepter le futur (en réalité le présent).

Depuis l’annonce de la sélection en compétition officielle à Cannes de deux films distribués par Netflix (Okja et The Meyerowitz Stories), la polémique enflait un peu plus chaque jour. Les exploitants français de salles de cinéma sont vent debout contre ce qu’ils considèrent être un affront fait à leur profession. Ô hérésie ! Une éventuelle Palme d’Or pourrait ne pas être projetée dans les salles obscures.

Pourtant, cette double-sélection partait d’une bonne intention. Cannes faisait preuve d’ouverture vers un autre cinéma, supposément plus moderne dans sa conception. On ne pouvait qu’applaudir la volonté de Thierry Frémaux et Pierre Lescure de faire entrer le festival dans une nouvelle ère, 70 ans après sa création. Mais même eux ont fini par retourner leur veste.

Okja et The Meyerowitz Stories

Okja et The Meyerowitz Stories, les deux films produits par Netflix sélectionnés à Cannes.

Face à la fronde des exploitants, les deux dirigeants du festival ont joué la carte de la naïveté. Ils pensaient qu’en sélectionnant les films de Bong Joon-ho et Noah Baumbach, Netflix assouplirait sa politique et accepterait une sortie en salles. Sans surprise, Netflix n’a pas plié, ce qui aurait remis en cause son modèle de développement (des productions exclusives pour ses abonnés). Une sortie limitée dans quelques salles fut un temps évoquée, sans plus de succès.

La rigueur répond à la rigueur

Vexé, le Festival a donc répondu à l’exclusivité par un règlement plus strict. Désormais, un film qui ne sort pas en salles ne pourra être sélectionné à Cannes. Autant dire, plus de Netflix sur la croisette. Pas grave, la plateforme de VOD se porte bien et n’a pas besoin de Netflix pour capter une audience massive (pour rappel, le prochain Scorsese sortira uniquement sur la plateforme américaine).

Peu après, Pedro Almodovar a enfoncé le clou, comme pour punir Netflix. « Ce serait un énorme paradoxe que la Palme d’or ou un autre prix à un film ne puisse pas être vu en salles« , a lâché le réalisateur espagnol lors de la conférence de presse du jury. Autrement dit, les équipes d’Okja et de The Meyerowitz Stories peuvent plier bagages, rien ne leur sera accordé lors de la cérémonie de clôture.

Pour parachever cette triste histoire, la projection presse d’Okja fut catastrophique, entre de copieux sifflets lors de l’apparition du logo Netflix et un rideau qui refusait de s’ouvrir complètement, obligeant les techniciens à arrêter le film et le relancer quelques minutes plus tard. Destin ou sabotage, chacun se fera son idée (pour info, les spectateurs ont vivement applaudi à la fin quand même).

Netflix a gagné sa place

Alors que penser de cette polémique Netflix vs. Cannes ? Qu’elle semble déjà appartenir au passé. La plateforme de VOD s’est faite connaître en 2013 avec sa série House of Cards. En quatre ans, les spectateurs se sont appropriés ce nouvel outil. Les networks et les chaînes de télé ont intégré l’idée qu’ils ne sont plus les seuls acteurs du marché des séries. La qualité des productions Netflix dans ce domaine est désormais mondialement reconnue et tout le monde en profite.

Quand Netflix a annoncé sa volonté de produire des films à grande échelle, les spectateurs se sont réjouis. Le produit d’appel, Beasts of no Nation, sorti en 2015, est un grand et beau film sur la violence de la guerre en Afrique. Une réussite totale, un film politique qui n’aurait pas vu le jour autrement. Aujourd’hui, l’agenda de Netflix est rempli de sorties séduisantes.

Révolution à retardement

Oui mais voilà, les exploitants crient au scandale. Car cette fois c’est Cannes. Cette fois, les gens vont entendre parler de films qu’ils ne pourront pas voir en salles. Et ça c’est inacceptable. Inacceptable pour qui ? Pour eux-mêmes en réalité. L’aspect artistique ne les intéresse pas, c’est uniquement une question d’argent qui ne tombe pas dans les « bonnes caisses ». Leur intérêt primerait donc sur les films. Bong Joon-ho et Noah Baumach apprécieront de ne pas recevoir de Palme d’Or pour une si basse raison.

Le 7ème art vit actuellement une révolution industrielle en retard. Les Daft Punk affolent les charts mais n’ont plus fait de tournée depuis 10 ans ; des toiles de maîtres appartiennent à des collectionneurs et ne sont vues pas le public qu’en de rares occasions. Les exploitants de salles de concerts et les dirigeants de musées n’en font pas un scandale pour autant. Ils répondent avec leurs moyens, avec des festivals et des expositions éclectiques, originaux. Ils événementialisent la culture.

Repenser l’expérience de la salle de cinéma

Au contraire, le cinéma vit encore dans le passé. A une époque où le téléchargement illégal foisonne, la chronologie des médias est une hérésie : attendre 36 mois pour voir un film sorti en salles en VOD n’a aucun sens ! « Allez au cinéma si vous tenez tant à voir les films », répondent les exploitants. Je ne peux pas être plus d’accord avec eux. Mais force est de constater que les paroles ne sont pas à la hauteur des propositions.

A l’exception d’une poignée de cinémas, l’expérience de la salle a disparu aujourd’hui. On nous assomme avec 15 à 20 minutes de pub qui, en plus, retardent le film. Certaines salles sont des usines où l’on entasse les spectateurs pour la rentabilité, sans se soucier du confort. Inacceptable quand le billet coûte entre 10 et 13 euros (voire 15 si c’est en 3D).

A titre personnel, je continuerai d’aller voir un maximum de films en salle, car ils sont conçus pour ça. Mais je ne peux plus blâmer ceux qui téléchargent sans vergogne, ceux qui disent : « tant pis, je le verrai à la télé », ceux qui préfèrent leur canapé moelleux aux fauteuils qui grincent. Pour conclure, et puisque la polémique cannoise ne semble être qu’une question de sous, n’oublions pas que l’abonnement Netflix coûte 10 euros pas mois. C’est moins qu’une place de cinéma plein tarif.