ANALYSE – Le subtil Moonlight, de Barry Jenkins, n’a pas seulement remporté l’Oscar du meilleur film. Il a réussi à décrocher la récompense suprême malgré un budget minuscule. Un exploit jamais-vu auparavant et porteur d’espoir pour le cinéma indépendant.

Dimanche soir, Moonlight est triplement entré dans l’histoire des Oscars. D’abord en remportant le titre de meilleur film, récompense la plus prestigieuse remise par l’Académie. Ensuite, grâce – ou à cause – de l’incroyable imbroglio autour de l’annonce de son sacre, d’abord promis à La La Land suite à une erreur d’enveloppe. Enfin, et c’est le point le plus intéressant, car Moonlight est tout simplement le film le moins cher de l’histoire des vainqueurs de l’Oscar du meilleur film.

Avec un budget de 1,5 millions de $, le long-métrage de Barry Jenkins est un véritable film indépendant. Moonlight est un projet avant d’être un produit, monté grâce à l’aide de quelques petits financiers. Cela se traduit à l’écran par l’absence de têtes d’affiches connues du grand public. Idem dans les nominations aux Oscars : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario mais uniquement meilleur-e acteur et actrice dans un second rôle (dont un Oscar pour Mahershala Ali). De même, il n’a pas bénéficié d’une campagne de promotion massive, publiquement et dans les coulisses de l’Académie.

Du jamais-vu depuis 40 ans

Si les Oscars récompensent peu les blockbusters, plus rares encore sont les sacres de longs-métrages indépendants dans la catégorie reine du meilleur film. Certes, sur le papier, Moonlight n’a pas le plus petit budget de tous les vainqueurs de cette catégorie. En 1977, Rocky s’imposait avec un coût de seulement 1,1 million $. Et dans les années 50-60, la plupart des films récompensés avaient un budget inférieur à 3 millions $.

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Mais, en prenant en compte l’inflation, on s’aperçoit que Moonlight est bel et bien le « Meilleur film » avec le plus petit budget. Prenons le film le moins coûteux sur le papier : Marty, récompensé en 1956, avait alors un budget de 350 000 $. Mais s’il devait être réalisé aujourd’hui, il coûterait en réalité 3,2 millions $ à cause de l’inflation. En 60 ans, le coût de la vie a augmenté de 800% aux États-Unis ! Résultat, avec cette « égalité des prix » fictive, Moonlight a coûté deux fois moins cher à produire que Marty et trois fois moins que Rocky.

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Des éléphants dans un magasin d’Oscars

A l’opposé de Moonlight, les Oscars ont parfois offert le titre de meilleur film à de véritables mastodontes, des films de grand divertissement. Avec en tête, l’inévitable Titanic, lauréat de 11 statuettes en 1998. Pour raconter correctement l’une des plus grandes histoires du 7ème art, James Cameron a eu besoin de pas moins de 200 millions $ à l’époque, soit 300 millions aujourd’hui ! Vingt ans après sa sortie en salles, Titanic reste même le troisième film le plus cher de l’histoire du cinéma, derrière les Pirates des Caraïbes 4 et 3. Tiens, tiens, encore des bateaux…

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Titanic reste néanmoins un cas unique aux Oscars. Le deuxième « Meilleur film » le plus coûteux, Gladiator, a un budget plus de deux fois inférieur, avec 142,5 millions $, après ajustement de l’inflation. Sur la troisième marche du podium, on trouve une surprise avec My Fair Lady, comédie musicale sortie en 1964 avec Rex Harrison et Audrey Hepburn, cette dernière engloutissant à elle seule une grande partie du budget. Depuis 1951 (avant, les données ne sont pas disponibles), seuls six films présentant un coût de production supérieur à 100 millions $ ont reçu l’Oscar du meilleur film.

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En observant à la loupe les budgets, avec ajustement de l’inflation, de chaque lauréat de l’Oscar du meilleur film depuis 1951, difficile de dégager une tendance. Ce qui est intéressant en soi. L’indicateur n’est que partiel et pas forcément représentatif de l’état du cinéma hollywoodien année après année, mais on peut en déduire une information : produire un film ne coûte pas réellement plus cher en 2017 qu’en 1957. La prise de risque des financiers reste la même.

Des années 2010s plutôt raisonnables

L’analyse du budget moyen des vainqueurs de l’Oscar du meilleur film par décennies, permet d’affiner la remarque précédente. On peut voir que le coût des films a explosé dans les années 60, dernier baroud d’honneur des producteurs, réalisateurs et acteurs de l’âge d’or hollywoodien. Les deux décennies qui suivent voient arriver le « Nouvel Hollywood » (Scorsese, Coppola, Cimino…) et leurs films plus intimistes, moins grand spectacle. Il faut attendre les années 90 pour voir des cinéastes faire la synthèse de ces deux formes de cinéma, à travers des films comme Forrest Gump et Titanic, entre autres.budget-oscar-du-meilleur-film-par-decennie

On peut également noter le brusque coup de rabot des années 2010. En huit ans, seul Argo a dépassé les 25 millions $ de budget (46,9 précisément). Cet uniformisation des budgets des films récompensés entre 15 et 25 millions $ semble correspondre à ce qu’il convient d’appeler « les films à Oscars » : des longs-métrages formatés et programmés pour plaire aux membres de l’Académie. Plutôt des drames, avec une ou deux stars, peu d’effets spéciaux et une forme classique. Mais ça c’était avant la victoire de Moonlight et son coût riquiqui. Qui sait si ce sacre inattendu n’est pas le début d’un renouveau dans la catégorie du « Meilleur film » ?