CRITIQUE – Près de 30 ans après en avoir acheté les droits, Martin Scorsese réalise enfin le film qui lui tenait le plus à coeur. Ça valait le coup d’attendre : Silence est un chef d’oeuvre.

Martin Scorsese est croyant, il ne s’en cache pas. Né aux États-Unis dans une famille d’origine sicilienne, il a grandi dans la tradition catholique. Sans surprise, la religion est donc un des tropismes de son cinéma. Il y a bien sûr les films qu’il a consacré au sujet : La Dernière Tentation du Christ (1988), Kundun (1997) et désormais Silence. Trois films qui mélangent des éléments historiques avec des points de vue plus personnels.

Scorsese a également parsemé tous ses autres films de références religieuses, à commencer par les crucifixions, littérales (David Carradine cloué à un wagon dans Bertha Boxcar) et métaphoriques (le déshabillement de Robert de Niro dans Les Nerfs à Vif, la scène de sexe de Who’s That Knocking at my Door). La religion, ou au moins ses symboles, sont au coeur du cinéma scorsesien.

28 ans pour adapter un livre

Le voir réaliser Silence n’est donc pas une surprise. D’autant que ce projet trottait dans la tête de Scorsese depuis 1988, année où il a lu pour la première fois le livre de Shūsaku Endō. Il en avait acheté les droits dans la foulée mais, faute de pouvoir rassembler les financements qu’il jugeait nécessaires, l’adaptation a été repoussée à de multiples reprises.

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L’histoire se déroule dans le Japon féodal du XVIIe siècle. Le père jésuite Cristovao Ferreira est parti évangéliser le pays du Soleil Levant. Quelques temps après son départ, la nouvelle parvient à sa confrérie qu’il aurait renoncé publiquement à sa croyance en Dieu (l’apostasie). Sebastião Rodrigues et Francisco Garupe, deux disciples de Ferreira, ne peuvent se résoudre à croire la rumeur et décident de partir à sa recherche. Ils découvrent un Japon hostile où les chrétiens vivent caché par crainte des persécutions…

L’âme, la foi et les tourments

On ne va pas se mentir, Silence est un film exigeant. Sa durée, son sujet et son aridité en laisseront plus d’un sur le carreau, même parmi les fans de Martin Scorsese. Car son 24ème long-métrage n’est rien d’autre qu’une réflexion sur l’essence de la foi qui s’écoule sur 2h40. Le tout dans un style minimaliste (pas de folies stylistiques, quasiment aucune musique) qui contraste avec le rythme survitaminé du Loup de Wall Street.

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La violence – autre tropisme de Scorsese – est permanente dans Silence. Pas la violence physique, même si le réalisateur ne résiste pas à quelques décapitations sanglantes (que serait un film de Scorsese dans un jaillissement rouge ?). Non, ici la violence est mentale. Le spectateur assiste à la destruction intérieure du père Rodrigues, rongé par les persécutions qu’il ne comprend pas et le silence assourdissant du Seigneur. C’est une violence insidieuse, sans mots.

Jésus au Japon

Le parallèle entre Jésus et le père Rodrigues est inévitable. Accueilli comme le Messie par les villageois japonais, investi d’une mission d’évangélisation des ouailles, Rodrigues est également persécuté par les autorités japonaises qui considèrent le christianisme comme un danger. Alors qu’il assiste impuissant au massacre des catholiques, le prêtre demande même à être torturé à leur place, préférant souffrir dans sa chair plutôt que dans son âme. La ressemblance est poussée jusqu’à l’apparence physique de Rodrigues qui laisse pousser ses cheveux longs et sa barbe hirsute.

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Il faut rendre grâce à Andrew Garfield. Relativement plat lors des scènes introductives, il devient littéralement habité au fur et à mesure que l’esprit et le corps du père Rodrigues se délitent. Son absence dans la liste des nommés aux Oscars (pour Silence puisqu’il est en lice grâce à son rôle dans Tu ne tueras point) est incompréhensible. Autour de lui, l’ensemble des acteurs japonais est au diapason, du troublant guide (Yōsuke Kubozuka) au gouverneur perfide (Issei Ogata).

Saint Martin

Martin Scorsese a mis quasiment 30 ans à réaliser Silence. Ça se sent. Chaque plan, chaque mouvement de caméra ont été préparés minutieusement. La faculté du réalisateur à créer des images qui s’impriment sur la rétine des spectateurs est intacte. Les bateaux dans la brume, la fumée des sources chaudes, les ruines de villages dévastés, les crucifixions en mer… Silence est un film qui laisse des traces. Ça valait le coup d’attendre.

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Néanmoins, à 74 ans, c’est un Scorsese nouveau qui se révèle derrière ce film. Moins obsédé par le bruit et la fureur, plus doux et observateur. Silence ne comporte pas d’envolées grandioses, pas même d’accélérations nettes du rythme. Comme à son habitude, le cinéaste américain se laisse le temps nécessaire pour dérouler la complexité de son histoire. Un choix pas toujours payant dans sa filmographie mais qui s’imposait ici pour faire ressentir clairement les tensions qui déchirent l’âme du père Rodrigues.

Un chef d’oeuvre en deux temps

Derrière le titre se cachent en réalité trois silences. Celui de Dieu qui ne répond pas aux questions de Rodrigues. Paralysé, le jeune prêtre se retrouve à son tour incapable de calmer les peurs des chrétiens japonais. Enfin, il y a le silence de la foi, celui que s’imposent les croyants persécutés, Rodrigues inclus. Malgré une conclusion tranchée, Silence n’est en rien dogmatique. Il pose des questions mais c’est à chacun de trouver ses réponses.

En 1988, Scorsese livrait une version inaboutie et frustrante de La Dernière Tentation du Christ. 29 ans plus tard, Silence apparaît comme le chef d’oeuvre religieux dont il a toujours rêvé. En transférant les doutes et les tiraillements de Jésus vers le personnage fictif – et donc moins controversé – du père Rodrigues, le cinéaste libère cette fois toute la profondeur de sa réflexion sur l’essence de la foi et la nature du divin. God bless Martin !

Silence, de Martin Scorsese (2h41). Avec Andrew Garfield, Adam Driver, Liam Neeson, Issei Ogata, Tadanobu Asano, Yōsuke Kubozuka…