CRITIQUE – L’ex-prodige d’Hollywood, M. Night Shyamalan, confirme son retour en grâce avec Split, thriller à frissons qui se démarque par l’approche singulière de son réalisateur.

« Le talent, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas ». Voilà comment on pourrait résumer, en quelques mots, la carrière de M. Night Shyamalan, réalisateur du cultissime Sixième Sens. Pourtant, il a chuté tellement de fois qu’on le croyait perdu, voué à sombrer dans ses errements commerciaux des années 2010 (Le Dernier Maître de l’AirAfter Earth). Sorti en 2015 avec un maigre budget et aucune tête d’affiche, The Visit avait tout d’un acte de contrition. Split, son nouveau film, s’impose, lui, comme la confirmation d’une résurrection.

Angoisse réaliste

Loin de ses premières réalisations fantastiques, Shyamalan s’inspire désormais de la réalité. Dans The Visit, il parvenait à faire peur avec un simple couple de grands-parents angoissants. Pour Split, le cinéaste s’est inspiré de l’histoire vraie de Billy Milligan, un meurtrier américain atteint de trouble dissociatif de l’identité, une maladie qui voit plusieurs personnalités cohabiter chez une même personne.

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A l’écran, cela donne l’enlèvement de trois jeunes filles par un homme, Kevin, qui héberge 23 alter ego, y compris des femmes, des enfants et même des animaux. Le but de ce kidnapping : offrir les adolescentes en sacrifice à la Bête, une 24ème personnalité monstrueuse sur le point d’éclore. Alors que sa psychiatre flaire un danger naissant, Casey, Claire et Marcia n’ont que peu de temps pour s’échapper du souterrain où elles sont enfermées…

Tout sauf la facilité

Vu son pitch, Split aurait n’être qu’un énième petit film d’angoisse fauché, ponctué de jumpscares et autres clichés du genre destinés à faire frissonner un jeune public. C’est mal connaître M. Night Shyamalan. Ex-petit prince d’Hollywood tombé en disgrâce après des échecs abyssaux (tous ses films entre La jeune fille de l’eau et After Earth), le cinéaste est surtout connu pour ses twists inattendus et sa tendance à tordre le cou aux clichés.

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Un penchant que n’ont pas altéré ses derniers échecs. Pour son retour par la case petit en budget en 2014, Shyamalan avait misé sur le genre très populaire du found footage (les images sont filmées par la caméra des protagonistes). Mais The Visit n’avait rien de complaisant avec cet outil et s’en appropriait les codes pour mieux les détourner. Il en va de même avec Split qui ne tombe jamais dans la facilité. Notamment en choisissant de ne montrer réellement que 4 ou 5 personnalités de Kevin, pour la plupart très éloignées de l’image de psychopathe violent véhiculée par les bandes-annonces.

Empathie pour les marginaux

M. Night Shyamalan filme des marginaux mais là n’est pas sa singularité. D’autres cinéastes se font l’écho de ceux laissés au ban de la société. La différence est que là où la majorité des réalisateurs proposent des films politiques ou sociologiques, Shyamalan opte pour une neutralité empathique. Pourquoi filmer différemment des personnages qui n’ont, à ses yeux, rien de marginal ? Ce positionnement est une constante chez le cinéaste : il faut voir l’empathie avec laquelle il filmait la famille autarcique de Signes, l’étrange Bruce Willis dans Incassable et la communauté isolée du Village.

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Split s’inscrit dans cette lignée. Kevin a beau être un personnage à part, extra-ordinaire au sens littéral du terme, Shyamalan n’abuse d’aucuns artifices de réalisation pour montrer l’interaction entre ses 23 personnalités. A l’image d’un plan fugace mais extraordinairement intelligent sur 23 brosses à dent, il filme l’anormalité dans sa banalité. Résultat, Kevin n’est pas considéré comme un fou ou un meurtrier, simplement comme un homme débordé par sa maladie.

Dialoguer pour survivre

Split n’est donc pas une lutte, ni même un jeu morbide, entre Kevin et ses captives. Au contraire, c’est un dialogue entre deux marginaux. En effet, Casey, l’une des trois jeunes filles, se révèle être une victime d’agressions sexuelles de la part de oncle depuis son enfance. Un traumatisme qui l’a brisée et l’a éloignée des autres adolescentes de son âge. Une cassure qui se transforme en atout quand il s’agit de discuter avec les diverses personnalités de Kevin, elles aussi nées suite des abus infantiles.

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Le schéma en forme de miroir est un peu simpliste mais réellement efficace, notamment grâce aux performances remarquables des acteurs. James McAvoy est paradoxalement très sobre dans son interprétation des multiples personnalités de Kevin. Il ne surjoue jamais et trouve le ton juste pour chacune : cocasse pour le jeune Hedwig, inquiétant pour le kidnappeur Dennis, etc. Face à lui, Anya Taylor-Joy jongle avec talent entre douleur intériorisée et éclairs d’intelligence.

Succès prometteur

Si l’aspect psychologique de Split est essentiel, Shyamalan n’oublie pas le frisson pour autant. Le film est construit comme une course contre la montre de plus en plus angoissante au fur et à mesure que l’avènement de la Bête se rapproche. Grâce à un montage alternant séquences souterraines et discussions entre Kevin et sa psychiatre, l’émergence de cette 24ème personnalité, d’abord improbable, est rendue inéluctable, faisant ainsi progresser l’histoire vers un dénouement sous haute tension.

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Que les amateurs de Shyamalan se rassure, il n’a pas oublié sa « patte » : le final réserve quelques surprises aux spectateurs, sous forme de twists bien sentis. Un conseil : ne ratez pas la fin. Malgré quelques défauts et un côté « série B », Split se hisse tout de même parmi les meilleurs films du réalisateur d’Incassable. Surtout, en rapportant en seulement six semaines plus de 25 fois son budget, il permet à Shyamalan de retrouver son public en même temps que la garantie de pouvoir à nouveau se lancer dans des projets d’envergure. On a déjà hâte de voir ça.

Split, de M. Night Shyamalan (1h57). Avec James McAvoy, Anya Taylor-Joy, Betty Buckley, Haley Lu Richardson, Jessica Sula…