ANALYSE – Acceptant l’héritage parfois pesant de Star WarsLes Derniers Jedi dynamite la saga pour mieux la reconstruire. Osé, brillant et excitant. 

(ATTENTION SPOILERS !!! Si vous n’avez pas vu Les Derniers Jedi, allez-y et revenez !)

« Nous sommes le socle sur lequel ils grandissent. C’est le fardeau de tous les maîtres. » Il fallait bien l’infinie sagesse de Maître Yoda pour sortir la saga Star Wars de l’ornière qui la guettait. Car si Le Réveil de la Force avait ravivé la flamme avec efficacité, en s’appuyant sur les figures mythiques de la première trilogie, le film de J.J. Abrams répétait des schémas déjà vus sans prendre de risques narratifs. Ce qui ressemblait de prime abord à un bel hommage risquait de se transformer en un fardeau bien pesant.

C’est donc peu dire que la pression était forte sur les épaules de Rian Johnson, à la baguette sur cet épisode VIII. Le réalisateur et scénariste s’en sort avec un film clivant, acceptant l’héritage de Star Wars pour mieux le dynamiter et envoyer la saga en hyperespace. Les Derniers Jedi est une réflexion vertigineuse sur la Force, les Jedi, la famille et la guerre, un film osé qui marque le renouveau de Star Wars, brillant et excitant.

Le retour des Jedi

C’est une première dans l’histoire de la saga : Les Derniers Jedi reprend pile à la fin de l’épisode précédent, avec deux histoires séparées. D’un côté, la Résistance, après avoir explosé la base Starkiller, est pourchassée par le Premier Ordre. Acculés, Finn, Poe et Rose, une nouvelle venue, échafaudent un plan pour abattre le vaisseau amiral du général Hux. De l’autre, Rey essaye tant bien que mal de convaincre Luke Skywalker de les aider. Mais le vieux Jedi, persuadé d’avoir échoué en tant que Maître, refuse de revenir sauver ses amis.

Pendant 2h30 (le plus long film de la saga), Rian Johnson déroule les deux trames en parallèle, schéma qui n’est pas sans rappeler celui de l’épisode V, L’Empire contre-attaque. La mission de Finn assure son lot de péripéties et de suspense quand au sort des derniers membres de la Résistance. A l’inverse, l’entraînement de Rey auprès de Luke se veut plus lent, plus réflexif. Deux axes qui permettent au réalisateur de développer la personnalité des personnages principaux, véritable point fort des Derniers Jedi.

La revanche des héros

Après l’hommage de J.J. Abrams à la coolitude d’Han Solo, Rian Johnson s’attaque à la légende de Luke Skywalker et au mystère de sa disparition. En levant le voile de douleur qui masque les yeux gris du Jedi, le réalisateur fait danser toute la saga Star Wars au bord du précipice. Le véritable héros de l’histoire a échoué à accomplir son destin, lorgnant même du côté Obscur de la Force, et se cache pour mourir. La fragilité et le doute dégagés par Mark Hamill sont tout simplement bouleversants.

Dans son sillage, Rey évolue drastiquement. Oubliez la candide orpheline de Jakku, cette fois, la jeune fille se retrouve confrontée pour de bon au côté Obscur. Le lien intime qu’elle entretient avec Kylo Ren et la disparition de ses parents la hantent au point de la faire vaciller. Jusqu’à son choix, certes évident, Rey est en proie au doute, chose assez rare pour un héros affirmé de Star Wars. Il lui reste encore à affirmer son statut de Jedi, mais le veut-elle seulement ?

Mais incontestablement, Kylo Ren est la plus belle réussite des Derniers Jedi. Très critiqué par les fans pour son manque de charisme après l’épisode VII, le rejeton de Han et Leia bénéficie cette fois d’un traitement particulier. Dark Vador, référence maléfique de Star Wars, était un roc de désespoir sur lequel se sont fracassées, jusqu’à l’ultime instant, toutes les tentatives de Luke pour le « retourner ». Kylo Ren, lui, tient plus du courant contre lequel on lutte. Un instant on croit l’avoir apprivoisé, le suivant il nous noie impitoyablement. Plus fluctuant, moins lisse que son grand-père, Ben Solo se révèle finalement être un opposant passionnant. Nul doute qu’il sera la clé de l’épisode IX.

Un nouvel espoir

A travers ses nouveaux personnages, Star Wars trouve un second souffle. Les « maîtres » dont parle Yoda (dans une scène très émouvante) ne sont qu’un socle, il faut l’accepter et tourner la page. Han est mort, Luke a rejoint la Force et la disparition de Carrie Fisher empêche Leia d’avoir un avenir au sein de la saga. J.J.Abrams, avait allumé la mèche, Rian Johnson a fait exploser Star Wars. Avec en tête de pont, Rey, « fille de personne » et tant mieux.

Ce soudain revirement fait des dégâts. On regrettera par exemple la mort de Snoke, dont on ne saura finalement rien. Mais c’est aussi la force des Derniers Jedi : refuser la facilité. Le grand méchant ? Mort sans gloire. Le secret de Luke ? Une question d’interprétations. Le traditionnel plan d’infiltration des rebelles ? Un échec. L’inévitable duel au sabre laser entre Luke et Kylo ? Un leurre. Des décisions qui bousculent les fans de Star Wars à en croire les critiques du public (3,1 sur Allociné, 56% sur Rotten Tomatoes, 4,9 sur Metacritic).

L’attaque des jeunots

Rian Johnson balaye donc toutes les fondations de Star Wars. Mais il n’oublie pas de reconstruire derrière. D’abord en questionnant la pertinence en 2017 d’une mythologie née en 1977. Les Derniers Jedi est très métaphysique et cela se ressent dans les échanges entre Luke et Rey ou encore dans la phrase assenée par Kylo Ren à la jeune héroïne : « Tu n’as rien à faire dans cette histoire. Tu n’es la fille de personne. Tu es personne ».

Partant de ces réflexions, Rian Johnson plonge dans les arcanes de la Force, plus profondément qu’aucun autre film n’avait osé aller. Comme l’explique Luke à Rey, la Force n’est pas une puissance mystique qui serait l’apanage de l’Ordre Jedi, un don génétique destiné à faire émerger les héros. Il s’agit plutôt d’un courant qui traverse l’univers et que chacun peut s’approprier (ce qui explique au passage pourquoi Rey a tenu tête à Kylo Ren dans l’épisode VII et donne lieu à des utilisations jamais vues de la part de Luke et Leia). En redessinant ainsi les racines de Star Wars, Rian Johnson offre à la saga des possibilités d’extension infinie, illustrées par le gamin qui saisit son balai à l’aide de la Force sur le dernier plan.

Le renouveau de Star Wars est aussi esthétique. Les Derniers Jedi est un émerveillement constant pour les yeux. Contrairement à J.J. Abrams, Rian Johnson opte pour de véritables partis pris visuels. De la bataille spatiale d’ouverture (au moins aussi folle que celle de l’épisode III) aux fulgurances picturales de la planète Crait, en passant par le dôme écarlate de Snoke et l’île d’Ahch-To autour de laquelle la caméra tourbillonne, cet épisode VIII mériterait quelques arrêts sur image.

La menace d’en faire trop

Certes, Les Derniers Jedi n’est pas parfait. Mais quand regarde bien, aucun film de la saga Star Wars ne l’a jamais été. Même L’Empire contre-attaque était traversé par des failles béantes. Cette fois encore, on peut faire plusieurs reproches au film de Rian Johnson. L’esprit Disney énerve plus qu’il n’amuse, cette façon de désarmorcer les moments tendus avec une blague lasse (les retrouvailles entre Luke et Leia, semblables à celles de Han et Leia dans l’épisode VII).

De plus, toutes les tentatives ne sont pas réussies, à l’image de la séquence dans la ville-casino de Canto Bight. Elle arrive comme un cheveu pour la soupe, avec une modernité, une esthétique et un sous-texte politique qui font tâche. Et si l’enjeu est intéressant (montrer que derrière l’éternel affrontement entre les rebelles et les tyrans, il y a des gens qui vivent, voire qui en profitent), il est trop vite expédié. Finalement, cette partie du film ne sert pas à grand-chose, si ce n’est à introduire le personnage de Benicio del Toro (une déception) et l’enfant de la dernière scène.

Star Wars contre-attaque

Tout cela ne pèse toutefois pas bien lourd dans la balance au moment de considérer l’héritage des Derniers Jedi. En faisant table rase des mythes et légendes de Star Wars, Rian Johnson a tenté un pari fou, étant donné la popularité de la saga et l’attachement quasi-religieux des fans. Dans les carcans pourtant si étroits du blockbuster, le réalisateur et scénariste parvient à renouveler profondément Star Wars et à lui insuffler un second souffle très excitant.

Finalement, peu importe que certains n’adhèrent pas au projet. Pour une fois qu’un film de cette ampleur prend des risques, on ne va quand même pas le lui reprocher. Rian Johnson ne sera pas aux manœuvres de l’épisode IX (sortie prévue en décembre 2019) mais il ne fait aucun doute que ses idées vont irriguer la dernière partie de la trilogie. Un dernier film qui n’aura pas la tâche facile, forcé de poursuivre dans la voie de son aîné et en même temps de conclure un cycle qui n’a pas vocation à aller plus loin. Le défi est une nouvelle fois immense et l’attente déjà insupportable.

Star Wars : Les Derniers Jedi, de Rian Johnson (2h32). Avec Daisy Ridley, Mark Hamill, Carrie Fisher, John Boyega, Oscar Isaac, Adam Driver, Kelly Marie Tran…