CRITIQUE – Echec public aux États-Unis, Un jour dans la vie de Billy Lynn n’est presque pas projeté en France. Il ne faut pourtant pas rater ce film sensoriel, habile réflexion sur l’héroïsation des soldats.

Un jour dans la vie de Billy Lynn est d’abord une déception. Celle de ne pas voir le film tel qu’il a été conçu, à savoir comme une prouesse technique. Le réalisateur Ang Lee a tourné en 3D, en 4K et surtout à 120 images par secondes. Une première invisible puisque les salles n’étant pas équipées, Billy Lynn est projeté en 24 images par secondes.

Quel intérêt de montrer 5 fois plus d’images à l’oeil humain qu’il en a l’habitude au cinéma ? Un réalisme troublant. Une immersion sans précédent. Ne pas voir le film sous sa forme idéale est d’autant plus frustrant qu’il frappe déjà les esprits en 2D. Billy Lynn est un concentré d’émotions vraies. Les émotions sans les violons.

« Héros » de guerre

Billy Lynn est un garçon de 19 ans. En 2005, il s’engage dans l’armée pour échapper à une plainte pour violences après qu’il ait frappé le petit-ami de sa soeur. Direction l’Irak. Lors de sa première fusillade, il risque sa vie pour sauver celle de son sergent instructeur et tue au corps-à-corps un insurgé. Filmée, la scène fait de lui un héros. Billy et ses camarades de section sont renvoyés aux États-Unis pour être célébrés et parader dans tout le pays.

Le film se concentre sur la dernière journée des huit soldats. Avant de retourner sur le front irakien, ils doivent accompagner les Destiny’s Child lors du show de la mi-temps d’un match de football américain. Ang Lee construit son récit sur un dialogue entre les scènes au stade et des flash-backs d’Irak, mais aussi du retour de Billy dans son Texas natal.

Dans la peau d’un soldat

L’idée géniale de Billy Lynn est d’en faire une véritable expérience sensorielle. Dans l’enceinte sportive, le jeune soldat est assailli de toute part. Son visage est sur tous les écrans, tout le monde veut lui serrer la main pour le remercier et lui dire combien il lui est reconnaissant de son engagement. Pour mettre le spectateur à la place de Billy, le cinéaste taïwanais filme beaucoup en vue subjective et use de gros plans qui font pleinement ressentir le sentiment d’invasion éprouvé par le « héros du jour ».

billy-lynn-7

En réalité, c’est le fameux trouble de stress post-traumatique (PTSD) qu’Ang Lee parvient à mettre en images. En 15 jours, Billy a tué son premier homme, vu son sergent mourir sous ses yeux, l’a enterré, a fait le tour des États-Unis et s’est fait enrôler comme figurant malgré lui dans un show démesuré. C’est trop, trop vite, trop fort pour un garçon à peine pubère.

Comme un gladiateur au cirque

Il n’y a qu’à voir le moment magnifique où, pendant que l’hymne américain est entamé par une chanteuse, le soldat ne peut retenir ses larmes. Derrière ses yeux se cache en réalité le bouillonnement d’émotions contradictoires d’un garçon perdu. Billy navigue entre fierté patriotique du militaire et aspiration à une vie rangée qui n’est qu’une lointaine illusion. Quant au spectateur, il se fait bouger en permanence.

billy-lynn-4

Ang Lee matraque le cirque populo-médiatique américain. Les soldats sont célébrés comme des héros mais, en réalité, ils sont simplement donnés en pâture à un public faussement reconnaissant qui a tôt fait de replonger dans son hot-gog. Billy regarde tout ce cirque avec une certaine distance, comme si cette débauche d’effets pyrotechniques n’était qu’une blague gênante.

L’émotion, partout, tout le temps

Un temps, le jeune soldat pense réussir à trouver un peu de sincérité en la personne de Faison, une cheerleader. L’amour serait-il le seul sentiment sincère ? Evidemment, la réponse est non et Billy ne tarde pas à se rendre compte qu’il n’est qu’un trophée. Le monde « réel » est inaccessible pour Billy, de même que son monde intérieur est incompréhensible pour ses interlocuteurs. Sa famille ne le comprend d’ailleurs pas mieux : son père l’ignore, sa soeur culpabilise à sa place et sa mère en fait trop.

billy-lynn-2

Sous le béret de Billy Lynn, Joe Alwyn semble habité. Véritable boule d’émotions, il paraît prêt à exploser à tout moment. Sa performance très intériorisée est contrastée par celles de deux « révélations ». Garrett Hedlund (vu dans Inside Llewyn Davis) et Vin Diesel incarnent tous deux des sergents qui sont avant tout des mentors protecteurs pour la jeune recrue.

A qui appartient la guerre ?

Réflexion sur l’héroïsation, Billy Lynn n’est cependant pas un pamphlet anti-guerre. Contrairement à un Green Zone (Paul Greengrass, 2010), le film d’Ang Lee n’est pas une démonstration de l’absurdité du conflit irakien. Ce n’est pas le propos. Il ne s’agit pas ici de dire « la guerre c’est mal » ou inversement – c’est pire – « la guerre est un mal nécessaire ». C’est plutôt une réflexion nuancée sur l’attachement ambivalent du citoyen lambda à l’armée de son pays.

A qui appartiennent les soldats que les gouvernements envoient se battre pour la tranquillité d’esprit des civils ? A qui appartiennent les conflits et les guerres dans lequels nos pays sont engagés ? La parole au 2ème classe Lynn : « J’ai été en Irak. Je l’ai vécu. Pourtant, ça reste leur guerre ». Tout comme Billy se sacrifie en étant la « tête d’affiche » de sa section, les soldats se sacrifient pour leur pays. Que ce soit en donnant leur vie sur les théâtres d’opérations ou en revenant au pays meurtris. Take one for the team, comme disent les Américains.

billy-lynn-8

Un jour dans la vie de Billy Lynn, de Ang Lee (1h53). Avec Joe Alwyn, Garret Hedlund, Kristen Stewart, Chris Tucker, Steve Martin, Vin Diesel…